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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sonnets intimes et Poèmes inédits, 1925· Première partie

La ruine

François Coppée· 23 quatrains, alexandrins, 92 vers

En Grèce, j’ai trouvé,‖ parmi les noirs érablesEt les lauriers profonds,‖ dans un bois consacré,Caché par les buissons‖ les plus impénétrables,Un vieux temple de Pan,‖ en ruine, ignoré.

Pas un sentier ne mène‖ à ces choses tombées,Et quand vous allez là,‖ par un instinct poussé,Les branches devant vous‖ par votre main courbéesReferment le chemin‖ où vous êtes passé.

Sur les blancs chapiteaux‖ et les feuilles d’acantheSon fronton se dressait‖ jadis dans les azurs ;Et sur ses bas-reliefs‖ la lascive bacchanteD’un satyre aviné‖ guidait les pas moins sûrs.

Plus loin, se déroulaient‖ les longues promenadesDes fiers chevaux cabrés‖ qui froncent les naseaux ;Et sur son piédestal,‖ au fond des colonnades,Pan se tenait, avec‖ ses merveilleux roseaux.

Pour porter à ses dents‖ les flûtes inégalesDont il aime à grouper‖ les agrestes accords,Le dieu ployait, avec‖ le geste des cigales,Ses coudes anguleux‖ serrés contre son corps ;

Et ses jambes, aux pieds‖ fourchus des boucs pareilles,S’enlaçaient d’une humaine‖ et bizarre façon.Il écoutait, rieur‖ et dressant les oreilles,Les oiseaux d’alentour‖ répéter sa leçon.

Il était là, toujours‖ ses flûtes à ses lèvres ;Et les bergers, laissant‖ dans les rochers voisinsBondir en liberté‖ leurs béliers et leurs chèvres,Déposaient devant lui‖ des fleurs et des raisins.

Qu’est devenue, hélas !‖ sa superbe attitude ?Le temps a fait son œuvre,‖ encor moins que l’oubli.Plus rien ! Destruction,‖ silence, solitude,Écroulement d’un dieu‖ passé, règne accompli !

D’inégales hauteurs‖ les colonnes briséesS’élèvent çà et là ;‖ l’herbe partout a crû ;Les tronçons sur le sol‖ verdis par les roséesGisent : on cherche en vain‖ le profil apparu.

Jamais d’hôte ; jamais‖ une vierge qui cueilleUn sarment vert ; jamais‖ le rire d’un enfant.Jamais de bruit, sinon‖ la chute d’une feuilleOu le taillis froissé‖ par la course d’un faon.

Le jour qu’il m’apparut,‖ pourtant de ce ravageL’antique monument‖ encor s’ennoblissait,Paraissant accepter‖ comme un linceul sauvageLa végétation‖ qui l’ensevelissait.

Il s’était couronné‖ d’une herbe échevelée,Et de pampres grimpeurs‖ chaque fût s’entourait.Déjà la colonnade‖ était presque une allée,Et la ruine allait‖ rejoindre la forêt.

Il doit périr ainsi.‖ La nature féconde,Sa mère, veut cacher‖ les restes superflusDe ce culte donné‖ jadis par elle au monde,Et qu’il abandonna,‖ ne le comprenant plus.

Pieuse, et protégeant‖ le repos des vieux marbres,Elle prodigue l’herbe‖ et les épais fourrés,Et, pour ce saint devoir,‖ elle ordonne à ses arbresD’incliner leurs rameaux‖ sur ces débris sacrés.

Pour les poètes seuls,‖ gardiens de son grand culte,Elle a voulu, jalouse,‖ ainsi les conserver.Ta curiosité‖ lui serait une insulte,Profane voyageur‖ qui ne sais plus rêver.

Elle est fière ; elle voile‖ à tes regards indignes,Homme de notre temps,‖ ces antiques débris,Et sous ses frondaisons,‖ ses lianes, ses vignes,Elle veut les soustraire‖ à tes hautains mépris.

Car tu la méconnais ;‖ car tu n’as plus d’hommagePour l’éternel travail‖ de son sein généreux.Tu hais même tes dieux‖ créés à ton image,Et tu vas, satisfait‖ d’un scepticisme creux.

De la divinité‖ tu veux d’autres exemplesQue tout cet univers‖ splendide que tu vois.Il ne te suffit plus‖ pour ériger des templesD’un son lointain de flûte‖ entendu dans les bois.

Quand les flots retombant‖ avec leur bruit d’enclumeEntraînent tes vaisseaux‖ vers les écueils amers,Tu ne vois plus passer,‖ le poitrail dans l’écume,Les chevaux emportant‖ le char du dieu des mers ;

Et, quand sur tes cités‖ tremblantes les oragesRoulent leurs grondements‖ profonds et leurs feux clairs,Tu ne vois plus paraître,‖ au milieu des nuages,La monstrueuse main‖ qui brandit les éclairs.

Mais, las de ton orgueil‖ qui ne peut se résoudreA croire aux dieux buvant‖ dans les olympes bleus,Les poètes, épris‖ des flots et de la foudre,S’envolent, par le rêve,‖ aux siècles fabuleux.

Et toujours ils s’en vont,‖ Grèce, vers tes ruines !Derniers fervents de l’art,‖ ils viennent y prier.Vieille patrie ! Il faut‖ ton air à leurs poitrines,Ton air plein d’un parfum‖ de myrte et de laurier,

Ton air pur et vibrant‖ où sous un souffle tremblentLes arbres élancés‖ de tes bois toujours verts,De tes bois pleins d’échos‖ si sonores qu’ils semblentCréés pour retentir‖ au rythme des beaux vers.

Versification

Forme
23 quatrains (quatrains)
Rimes
23(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
23 quatrains
Mots à la rime
a érables / impénétrables féminineb consacré / ignoré masculinea tombées / courbées féminineb poussé / passé masculinea d’acanthe / bacchante féminineb azurs / sûrs masculinea promenades / colonnades féminineb naseaux / roseaux masculinea inégales / cigales féminineb accords / corps masculinea pareilles / oreilles féminineb façon / leçon masculinea lèvres / chèvres féminineb voisins / raisins masculinea attitude / solitude féminineb l’oubli / accompli masculinea brisées / rosées féminineb crû / apparu masculinea cueille / feuille féminineb enfant / faon masculinea ravage / sauvage féminineb s’ennoblissait / l’ensevelissait masculinea échevelée / allée féminineb s’entourait / forêt masculinea féconde / monde féminineb superflus / plus masculinea marbres / arbres féminineb fourrés / sacrés masculinea culte / insulte féminineb conserver / rêver masculinea indignes / vignes féminineb débris / mépris masculinea d’hommage / image féminineb généreux / creux masculinea exemples / temples féminineb vois / bois masculinea d’enclume / l’écume féminineb amers / mers masculinea orages / nuages féminineb clairs / éclairs masculinea résoudre / foudre féminineb bleus / fabuleux masculinea ruines / poitrines féminineb prier / laurier masculinea tremblent / semblent féminineb verts / vers masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources