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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Les deux nourrices

Charles Coran· 72 vers

Le soin de m’élever occupa deux nourrices.La première, Gauloise à qui je dois mes vices,Se passant d’un conjoint, avait tiré, je crois,La vertu de son lait de différents endroits.Comme elle était superbe et tendre, sinon sage,On attabla l’enfant sur son puissant corsage :Là, gavé jour et nuit de régals onctueux,J’infusais dans mon cœur un sang voluptueux.C’est ainsi qu’un travers se prend à la mamelle.Plus tard, m’ayant sevré, la maman demoiselleM’enseigna Barbe-Bleue ; alors, le fin marmot,Affamé par le conte et humant chaque mot,Comprit que le brigand changeait souvent de dame.Les décollations dont foisonne le drameMe soufflaient, — cher petit ! — cette moralité :Changer est donc bien bon ? Quelle précocité !— Quand me vint à la lèvre un poil fier qui se cabre,Rempruntai les façons du barbu, moins le sabre :Perrault, pour ma gouverne expurgé, s’adoucit ;Je sautais les endroits où son héros occit ;Seulement, je meublai le cabinet des crimesEn boudoir où cacher les caprices intimes.

Conforme au premier lait : tel je fus, tel je suis.Mais je suis autre encor, car il advint depuisQue, poussé vers les arts par ma propre nature,Collégien, déjà je cherchais la peinture.Or, mon adolescence éprise ainsi du beauTrouva pour cette soif nouvelle un sein nouveau.Ma seconde nourrice est née Italienne,Milanaise, titrée — autant qu’il me souvienne. —— Ingénieux lecteurs, désirez-vous jugerCelle qui m’inculqua l’idéal étranger ?J’aime guider le goût, suivez-moi, je vous prie,Jusqu’au Louvre, et gagnons la longue galerie.D’abord vous traversez des villages flamands ;Ne vous arrêtez pas chez ces fumeurs gourmands,Leur tour arrivera (notez cette promesse) ;Ce matin, négligeons la bière et la kermesse,Je vous conduis tout droit aux Toscans… La voici ;C’est toi, Mona Lisa, maîtresse du Vinci,Chef-d’œuvre d’outre-monts, merveille de FlorenceQu’en ce royal palais a su fixer la France.Sans jamais te tourner vers l’horizon lointainResté derrière toi du pays florentin,Tu souris à ton sort d’heureux modèle, assiseDevant ta renommée, et je te vis, ma Lise ;Et ma bouche tendue, un jour, osa poser,Tant l’instinct m’entraînait ! sur Joconde un baiser.— Salutaire aliment, exquise nourriture !Qu’on m’a surpris de fois dans l’étrange postureDe l’extase, à goûter, comme un enfant le lait,Ton charme inspirateur, délectable portrait !

Disputé maintenant par deux courants contraires,Je les rejoins selon mes pentes arbitraires :Si changer m’affriande, et que, volage amant,Je relâche les nœuds de mon dernier serment.La source des erreurs qu’épanchait la GauloiseMe verse l’inconstance, et ma rime dégoise.Puis, qu’au sein des plaisirs l’instinct supérieurSe glisse inattendu dans l’esprit du rieur :Plus de galant ! l’artiste aussitôt se recouvre ;Voluptés, taisez-vous ! j’entends l’appel du Louvre ;Et la source idéale épure alors mes versAmoureux, certe encor, mais sans mondains travers.— Chef-d’œuvre, apprenez-moi la divine harmonieFaites qu’un feu sacré m’embrase de génie,Je gravirai le Pinde ! — Oui, trompeur, et ce soirRedescends célébrer tes défauts au boudoir.

Aussi, mon petit doigt porte-t-il un SatyreCausant avec Priape, appuyé sur la lyre. —Mais comment m’arracher au culte des appas ?Ma Lise, oh ! j’en suis sûr, vous n’y parviendrez pas.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources