Les amours jaunes, 1873· Armor
La pastorale de Conlie
PAR UN MOBILISÉ DU MORBIHAN
Moral jeunes troupes excellentOFF.
Qui nous avait levés‖ dans le Mois-noir — Novembre —Et parqués comme des troupeauxPour laisser dans la boue,‖ au Mois-plus-noir — Décembre —Des peaux de mouton et nos peaux !
Qui nous a lâchés là :‖ vides, sans espérance,Sans un levain de désespoir !Nous entre-regardant,‖ comme cherchant la France…Comiques, fesant peur à voir !
— Soldats tant qu’on voudra !‖… soldat est donc un êtreFait pour perdre le goût du pain ?…Nous allions mendier ;‖ on nous envoyait paître :Et … nous paissions à la fin !
— S’il vous plaît : Quelque chose‖ à mettre dans nos bouches ?…— Héros et bêtes à moitié ! —… Ou quelque chose là :‖ du cœur ou des cartouches :— On nous a laissé la pitié !
L’aumône : on nous la fit —‖ Qu’elle leur soit rendueA ces bienheureux uhlans soûls !Qui venaient nous jeter‖ une balle perdue…Et pour rire !… comme des sous.
On eût dit un radeau‖ de naufragés. — Misère —Nous crevions devant l’horizon.Nos yeux troubles restaient‖ tendus vers une terre…Un cri nous montait : Trahison !
— Trahison … c’est la guerre !‖ On trouve à qui l’on crie !…— Nous : pas besoin… — Pourquoi trahis ?…J’en ai vu parmi nous,‖ sur la Terre-Patrie,Se mourir du mal-du-pays.
— Oh, qu’elle s’en allait‖ morne, la douce vie !…Soupir qui sentait le remordDe ne pouvoir serrer‖ sur sa lèvre une hostie,Entre ses dents la mâle-mort !…
— Un grand enfant nous vint,‖ aidé par deux gendarmes,— Celui-là ne comprenait pas —Tout barbouillé de vin,‖ de sueur et de larmes,Avec un biniou sous son bras.
Il s’assit dans la neige‖ en disant : ça m’amuseDe jouer mes airs ; laissez-moi. —Et, le surlendemain,‖ avec sa cornemuse,Nous l’avons enterré — Pourquoi !…
Pourquoi ? dites-leur donc !‖ Vous du Quatre-Septembre !A ces vingt mille croupissants !…Citoyens-décreteurs‖ de victoires en chambre,Tyrans forains impuissants !
— La parole est à vous —‖ la parole est légère !…La Honte est fille … elle passa —Ceux dont les pieds verdis‖ sortent à fleur-de-terreSe taisent… — Trop vert pour vous, ça !
— Ha ! Bordeaux, n’est-ce pas,‖ c’est une riche ville…Encore en France, n’est-ce pas ?…Elle avait chaud partout‖ votre garde mobile,Sous les balcons marquant le pas :
La résurrection‖ de nos boutons de guêtresEst loin pour vous faire songer ;Et, vos noms, je les vois‖ collés partout, ô Maîtres !…— La honte ne sait plus ronger. —
— Nos chefs … ils fesaient bien‖ de se trouver malades !Armés en faux-turcs-espagnolsOn en vit quelques-uns‖ essayer des paradesAvec la troupe des Guignols.
— Le moral : excellent —‖ Ces Rois avaient des reines.Parmi leurs sacs-de-nuit de cour…A la botte vernie‖ il faut robes à traînes ;La vaillance est sœur de l’amour.
— Assez ! — Plus n’en fallait‖ de fanfare guerrièreA nous, brutes garde-moutons,Nous : ceux-là qui restaient‖ simples, à leur manière,Soldats, catholiques, Bretons…
A ceux-là qui tombaient‖ bayant à la bataille,Ramas de vermine sans nom,Espérant le premier‖ qui vint crier : Canaille !Au canon, la chair à canon !…
— Allons donc : l’abattoir !‖ — Bestiaux galeux qu’on rosse,On nous fournit aux Prussiens ;Et, nous voyant rouler‖-plat sous les coups de crosse,Des Français aboyaient — Bons chiens !
Hallali ! ramenés !‖ — Les perdus … Dieu les compte, —Abreuvés de banals dédains ;Poussés, traînant au pied‖ la savate et la honte,Cracher sur nos foyers éteints !
— Va : toi qui n’es pas bue,‖ ô fosse de Conlie !De nos jeunes sangs appauvris,Qu’en voyant regermer‖ tes blés gras, on oublieNos os qui végétaient pourris.
La chair plaquée après‖ nos blouses en guenille— Fumier tout seul rassemblé…— Ne mangez pas ce pain,‖ mères et jeunes filles !L’ergot de mort est dans le blé.
1870.
Versification
- Forme
- 22 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 22(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (44 de 8, 44 de 12)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 22 quatrains
- Mots à la rime
- a Novembre / Décembre féminine, classiqueb troupeaux / peaux masculine, classiquea espérance / France féminine, classiqueb désespoir / voir masculine, classiquea être / paître féminine, classiqueb pain / fin masculine, classiquea bouches / cartouches féminine, classiqueb moitié / pitié masculine, classiquea rendue / perdue féminine, classiqueb soûls / sous masculine, classiquea Misère / terre féminine, classiqueb l’horizon / Trahison masculine, classiquea crie / Terre-Patrie féminine, classiqueb trahis / mal-du-pays masculine, classiquea vie / hostie féminine, classiqueb remord / mâle-mort masculine, classiquea gendarmes / larmes féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea m’amuse / cornemuse féminine, classiqueb laissez-moi / Pourquoi masculine, classiquea Quatre-Septembre / chambre féminine, classiqueb croupissants / impuissants masculine, classiquea légère / fleur-de-terre féminine, classiqueb passa / ça masculine, classiquea ville / mobile féminine, classiqueb pas masculine, classiquea guêtres / Maîtres féminine, classiqueb songer / ronger masculine, classiquea malades / parades féminine, classiqueb faux-turcs-espagnols / Guignols masculine, classiquea reines / traînes féminine, classiqueb cour / l’amour masculine, classiquea guerrière / manière féminine, classiqueb garde-moutons / Bretons masculine, classiquea bataille / Canaille féminine, classiqueb nom / canon masculine, classiquea rosse / crosse féminine, classiqueb Prussiens / chiens masculine, classiquea compte / honte féminine, classiqueb dédains / éteints masculine, classiquea Conlie / oublie féminine, classiqueb appauvris / pourris masculine, classiquea guenille / filles féminine, non classiqueb rassemblé / blé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Amours jaunes, Paris, LIBRAIRIE DU XIXe SIÈCLE ‒ GLADY FRÈRES, ÉDITEURS, 1873· numérisation Project Gutenberg· Sources