Les amours jaunes, 1873· Les amours jaunes
Le poète contumace
Sur la côte d’ARMOR,‖ — Un ancien vieux couvent,Les vents se croyaient là‖ dans un moulin-à-vent,Et les ânes de la contrée,Au lierre râpé,‖ venaient râper leurs dentsContre un mur si troué‖ que, pour entrer dedans,On n’aurait pu trouver l’entrée.
— Seul — mais toujours debout‖ avec un rare aplomb,Crénelé comme la‖ mâchoire d’une vieille,Son toit à coups-de-poing‖ sur le coin de l’oreille,Aux corneilles bayant,‖ se tenait le donjon,
Fier toujours d’avoir eu,‖ dans le temps, sa légende…Ce n’était plus qu’un nid‖ à gens de contrebande,Vagabonds de nuit,‖ amoureux buissonniers,Chiens errants, vieux‖ rats, fraudeurs et‖ douaniers.
— Aujourd’hui l’hôte était‖ de la borgne tourelle,Un Poète sauvage,‖ avec un plomb dans l’aile,Et tombé là parmi‖ les antiques hibouxQui l’estimaient d’en haut.‖ — Il respectait leurs trous, —Lui, seul hibou payant,‖ comme son bail le porte :Pour vingt-cinq écus l’an,‖ dont : remettre une porte. —
Pour les gens du pays,‖ il ne les voyait pas :Seulement, en passant,‖ eux regardaient d’en bas,Se montrant du nez sa fenêtre ;Le curé se doutait‖ que c’était un lépreux ;Et le maire disait :‖ — Moi, qu’est-ce que j’y peux,C’est plutôt un Anglais … un Être.
Les femmes avaient su —‖ sans doute par les buses,Qu’il vivait en‖ concubinage‖ avec des Muses !…Un hérétique enfin…‖ Quelque ParisienDe Paris ou d’ailleurs.‖ — Hélas ! on n’en sait rien. —Il était invisible ;‖ et, comme ses DonzellesNe s’affichaient pas trop,‖ on ne parla plus d’elles.
— Lui, c’était simplement‖ un long flâneur, sec, pâle ;Un ermite-amateur,‖ chassé par la rafale…Il avait trop aimé‖ les beaux pays malsainsCondamné des huissiers,‖ comme des médecins,Il avait posé là,‖ seul et cherchant sa placePour mourir seul ou pour‖ vivre par contumace…
Faisant, d’un à-peu-près d’artiste,Un philosophe d’à peu près,Râleur de soleil ou de frais,En dehors de l’humaine piste.
Il lui restait encore‖ un hamac, une vielle,Un barbet qui dormait‖ sous le nom de Fidèle ;Non moins fidèle était,‖ triste et doux comme lui,Un autre compagnon‖ qui s’appelait l’Ennui.
Se mourant en sommeil,‖ il se vivait en rêve.Son rêve était le flot‖ qui montait sur la grève,Le flot qui descendait ;Quelquefois, vaguement,‖ il se prenait attendre…Attendre quoi … le flot‖ monter — le flot descendre —Ou l’Absente… Qui sait ?
Le sait-il bien lui-même ?‖… Au vent de sa guérite,A-t-il donc oublié‖ comme les morts vont vite,Lui, ce viveur vécu,‖ revenant égaré,Cherche-t-il son follet,‖ à lui, mal enterré ?
— Certe, Elle n’est pas loin,‖ celle après qui tu brames,O Cerf de Saint-Hubert !‖ Mais ton front est sans flammes…N’apparais pas, mon vieux,‖ triste et faux déterré…Fais le mort si tu peux…‖ Car Elle t’a pleuré !
— Est-ce qu’il pouvait, Lui !‖… n’était-il pas poète…Immortel comme un autre ?‖… Et dans sa pauvre têteDéménagée, encor‖ il sentait que les versHexamètres faisaient‖ les cent pas de travers.
— Manque de savoir-vivre‖ extrême — il survivait —Et — manque de savoir‖-mourir — il écrivait :
« C’est un être passé‖ de cent lunes, ma Chère,En ton cœur poétique,‖ à l’état légendaire.Je rime, donc je vis …‖ ne crains pas, c’est à blanc.— Une coquille d’huître‖ en rupture de banc ! —Oui, j’ai beau me palper :‖ c’est moi ! — Dernière faute —En route pour les cieux —‖ car ma niche est si haute ! —Je me suis demandé,‖ prêt à prendre l’essor :Tête ou pile … — Et voilà —‖ je me demande encor… »
« C’est à toi que je fis‖ mes adieux à la vie,A toi qui me pleuras,‖ jusqu’à me faire envieDe rester me pleurer‖ avec toi. MaintenantC’est joué, je ne suis‖ qu’un gâteux revenant,En os et … (j’allais dire‖ en chair). — La chose est sûreC’est bien moi, je suis là —‖ mais comme une rature. »
« Nous étions amateurs‖ de curiosité :Viens voir le Bibelot.‖ — Moi j’en suis dégoûté. —Dans mes dégoûts surtout,‖ j’ai des goûts élégants ;Tu sais : j’avais lâché‖ la Vie avec des gants ;L’Autre n’est pas même à‖ prendre avec des pincettes …Je cherche au mannequin‖ de nouvelles toilettes. »
« Reviens m’aider : Tes yeux‖ dans ces yeux-là ! Ta lèvreSur cette lèvre !… Et, là,‖ ne sens-tu pas ma fièvre— Ma fièvre de Toi ?‖… — Sous l’orbe est-il passéL’arc-en-ciel au charbon‖ par nos nuits laissé ?Et cette étoile ?… — Oh ! va,‖ ne cherche plus l’étoileQue tu voulais voir à mon front ;Une araignée a fait sa toile,Au même endroit — dans le plafond. »
« Je suis un étranger.‖ — Cela vaut mieux peut-être…— Eh bien ! non, viens encor‖ un peu me reconnaître ;Comme au bon saint Thomas,‖ je veux te voir la foi,Je veux te voir toucher‖ la plaie et dire : — Toi ! » —
« Viens encor me finir —‖ c’est très gai : De ta chambre,Tu verras mes moissons —‖ Nous sommes en décembre —Mes grands bois de sapin,‖ les fleurs d’or des genêts,Mes bruyères d’Armor …‖ — en tas sur les chenets.Viens te gorger d’air pur —‖ Ici j’ai de la briseSi franche !… que le bout‖ de ma toiture en frise.Le soleil est si doux …‖ — qu’il gèle tout le temps.Le printemps… — Le printemps‖ n’est-ce pas tes vingt ans.On n’attend plus que toi,‖ vois : déjà l’hirondelleSe pose … en fer rouillé,‖ clouée à ma tourelle. —Et bientôt nous pourrons‖ cueillir le champignon…Dans mon escalier‖ que dore … un lumignon.Dans le mur qui verdoie‖ existe une pervencheSèche. — … Et puis nous irons‖ à l’eau faire la planche— Planches d’épave au sec —‖ comme moi — sur ces plages.La Mer roucoule sa‖ Berceuse pour naufrages ;Barcarolle du soir …‖ pour les canards sauvages. »
« En Paul et Virginie,‖ et virginaux — veux-tu —Nous nous mettrons au vert‖ du paradis perdu…Ou Robinson avec‖ Vendredi — c’est facile —La pluie a déjà fait,‖ de mon royaume, une île. »
« Si pourtant, près de moi,‖ tu crains la solitude,Nous avons des amis,‖ sans fard — Un braconnier ;Sans compter un caban‖ bleu qui, par habitude,Fait toujours les cent-pas‖ et contient un douanier…Plus de clercs d’huissier !‖ J’ai le clair de la lune,Et des amis pierrots‖ amoureux sans fortune. »
— « Et nos nuits !… Belles nuits‖ pour l’orgie à la tour !…Nuits à la Roméo !‖ — Jamais il ne fait jour. —La Nature au réveil —‖ réveil de déchaînée —Secouant son drap blanc …‖ éteint ma cheminée.Voici mes rossignols …‖ rossignols d’ouragans —Gais comme des poinçons —‖ sanglots de chats-huans !Ma girouette dérouille‖ en haut sa tyrolienneEt l’on entend gémir‖ ma porte éolienne,Comme chez saint Antoine‖ en sa tentation…Oh viens ! joli Suppôt‖ de la séduction ! »
— « Hop ! les rats du grenier‖ dansent des farandoles !Les ardoises du toit‖ roulent en castagnoles !Les Folles-du-logis…Non, je n’ai plus de Folles ! »
… « Comme je revendrais‖ ma dépouille à SatanS’il me tentait avec‖ un petit Revenant…— Toi — Je te vois partout,‖ mais comme un voyant blême,Je t’adore… Et c’est pauvre :‖ adorer ce qu’on aime !Apparais, un poignard‖ dans le cœur ! — Ce sera,Tu sais bien, comme dans‖ Inès de La Sierra…— On frappe … oh ! c’est quelqu’un…Hélas ! oui, c’est un rat. »
— « Je rêvasse … et toujours‖ c’est Toi. Sur toute chose,Comme un esprit follet,‖ ton souvenir se pose :Ma solitude — Toi !‖ — Mes hiboux à l’œil d’or :— Toi ! — Ma girouette folle :‖ Oh Toi !… — Que sais-je encor,— Toi : mes volets ouvrant‖ les bras dans la tempête…Une lointaine voix :‖ c’est Ta chanson ! — c’est fête !…Les rafales fouaillant‖ Ton nom perdu — c’est bête —C’est bête, mais c’est Toi !‖ Mon cœur au grand ouvertComme mes volets en pantenne,Bat, tout affolé sous l’haleineDes plus bizarres courants d’air. »
« Tiens … une ombre portée,‖ un instant, est venueDessiner ton profil‖ sur la muraille nue,Et j’ai tourné la tête…‖ — Espoir ou souvenir —Ma Sœur Anne, à la tour,‖ voyez-vous pas venir ? »…
— « Rien ! — je vois … je vois,‖ dans ma froide chambrette,Mon lit capitonné‖ de satin de brouette ;Et mon chien qui dort‖ dessus — Pauvre animal —… Et je ris … parce que‖ ça me fait un peu mal. »
« J’ai pris, pour t’appeler,‖ ma vielle et ma lyre.Mon cœur fait de l’esprit —‖ le sot — pour se leurrer…Viens pleurer, si mes vers‖ ont pu te faire rire ;Viens rire, s’ils t’ont fait pleurer… »
« Ce sera drôle… Viens‖ jouer à la misère,D’après nature : — Un cœur‖ avec une chaumière. —… Il pleut dans mon foyer,‖ il pleut dans mon cœur feu.Viens ! Ma chandelle est morte‖ et je n’ai plus de feu… »
Sa lampe se mourait.‖ Il ouvrit la fenêtre.Le soleil se levait.‖ Il regarda sa lettre,Rit et la déchira…‖ Les petits morceaux blancs,Dans la brume, semblaient‖ un vol de goélands.
Penmarcʼh — jour de Noël.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 64[aa] 6[abba] 3[abab] 4[aaa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (161 de 12, 15 de 8, 2 de 6)· profil 8, 6, 6=6
- Mots à la rime
- a couvent / moulin-à-vent masculine, classiquea contrée / l’entrée féminine, classiqueb dents / dedans masculine, classiquea aplomb / donjon masculine, non classiqueb vieille / l’oreille féminine, classiquea légende / contrebande féminine, classiquea buissonniers / douaniers masculine, classiquea tourelle / l’aile féminine, classiquea hiboux / trous masculine, classiquea porte féminine, classiquea pas / bas masculine, classiquea fenêtre / Être féminine, classiqueb lépreux / peux masculine, classiquea buses / Muses féminine, classiquea Parisien / rien masculine, classiquea Donzelles / d’elles féminine, classiquea pâle / rafale féminine, classiquea malsains / médecins masculine, classiquea place / contumace féminine, classiquea d’artiste / piste féminine, classiqueb près / frais masculine, classiquea vielle / Fidèle féminine, classiquea lui / l’Ennui masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiquea descendait / sait masculine, classiqueb attendre / descendre féminine, classiquea guérite / vite féminine, classiquea égaré / enterré masculine, classiquea brames / flammes féminine, classiquea déterré / pleuré masculine, classiquea poète / tête féminine, classiquea vers / travers masculine, classiquea survivait / écrivait masculine, classiquea Chère / légendaire féminine, classiquea blanc / banc masculine, classiquea faute / haute féminine, classiquea l’essor / encor masculine, classiquea vie / envie féminine, classiquea Maintenant / revenant masculine, classiquea sûre / rature féminine, classiquea curiosité / dégoûté masculine, classiquea élégants / gants masculine, classiquea pincettes / toilettes féminine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiquea passé / laissé masculine, classiquea l’étoile / toile féminine, classiqueb front / plafond masculine, classiquea peut-être / reconnaître féminine, classiquea foi / Toi masculine, classiquea chambre / décembre féminine, classiquea genêts / chenets masculine, classiquea brise / frise féminine, classiquea temps / ans masculine, classiquea l’hirondelle / tourelle féminine, classiquea champignon / lumignon masculine, classiquea pervenche / planche féminine, classiquea plages / naufrages / sauvages féminine, classiquea veux-tu / perdu masculine, classiquea facile / île féminine, classiquea solitude / habitude féminine, classiqueb braconnier / douanier masculine, classiquea lune / fortune féminine, classiquea tour / jour masculine, classiquea déchaînée / cheminée féminine, classiquea d’ouragans / chats-huans masculine, classiquea tyrolienne / éolienne féminine, classiquea tentation / séduction masculine, classiquea farandoles / castagnoles / logis / Folles féminine, classiquea Satan / Revenant masculine, classiquea blême / aime féminine, classiquea sera / Sierra / quelqu’un / rat masculine, non classiquea chose / pose féminine, classiquea d’or / encor masculine, classiquea tempête / fête / bête féminine, non classiquea ouvert / d’air masculine, classiqueb pantenne / l’haleine féminine, classiquea venue / nue féminine, classiquea souvenir / venir masculine, classiquea chambrette / brouette féminine, non classiquea animal / mal masculine, classiquea lyre / rire féminine, classiqueb leurrer / pleurer masculine, classiquea misère / chaumière féminine, classiquea feu masculine, classiquea fenêtre / lettre féminine, classiquea blancs / goélands masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
178 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Amours jaunes, Paris, LIBRAIRIE DU XIXe SIÈCLE ‒ GLADY FRÈRES, ÉDITEURS, 1873· numérisation Project Gutenberg· Sources