Les amours jaunes, 1873· Raccrocs
Paria
Qu’ils se payent des républiques,Hommes libres ! — carcan au cou —Qu’ils peuplent leurs nids domestiques !…— Moi je suis le maigre coucou.
— Moi, — cœur eunuque, dératéDe ce qui mouille et ce qui vibre…Que me chante leur Liberté,A moi ? toujours seul. Toujours libre.
— Ma Patrie … elle est par le monde ;Et, puisque la planète est ronde,Je ne crains pas d’en voir le bout…Ma patrie est où je la plante :Terre ou mer, elle est sous la planteDe mes pieds — quand je suis debout.
— Quand je suis couché : ma patrieC’est la couche seule et meurtrieOù je vais forcer dans mes brasMa moitié, comme moi sans âme ;Et ma moitié : c’est une femme…Une femme que je n’ai pas.
— L’idéal à moi : c’est un songeCreux ; mon horizon — l’imprévu —Et le mal du pays me ronge…Du pays que je n’ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,De Carcassonne à Tombouctou…— Moi, ma route me suit. Sans douteElle me suivra n’importe où.
Mon pavillon sur moi frissonne,Il a le ciel pour couronne :C’est la brise dans mes cheveux…Et, dans n’importe quelle langue ;Je puis subir une harangue ;Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride :C’est l’air. L’air est à moi partout.Et ma parole est l’écho videQui ne dit rien — et c’est tout.
Mon passé : c’est ce que j’oublie.La seule chose qui me lieC’est ma main dans mon autre main.Mon souvenir — Rien — C’est ma trace.Mon présent, c’est tout ce qui passeMon avenir — Demain … demain
Je ne connais pas mon semblable ;Moi, je suis ce que je me fais.— Le Moi humain est haïssable…— Je ne m’aime ni ne me hais.
— Allons ! la vie est une filleQui m’a pris à son bon plaisir…Le mien, c’est : la mettre en guenille,La prostituer sans désir.
— Des dieux ?… — Par hasard j’ai pu naître ;Peut-être en est-il — par hasard…Ceux-là, s’ils veulent me connaître,Me trouveront bien quelque part.
— Où que je meure : ma patrieS’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,Assez grande pour mon linceul…Un linceul encor : pour que faire ?…Puisque ma patrie est en terreMon os ira bien là tout seul…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(abab) 5(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 8 quatrains, 5 sizains
- Mots à la rime
- a républiques / domestiques féminine, classiqueb cou / coucou masculine, classiquea dératé / Liberté masculine, classiqueb vibre / libre féminine, classiquea monde / ronde féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquec plante féminine, classiquea patrie / meurtrie féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquec âme / femme féminine, classiquea songe / ronge féminine, classiqueb l’imprévu / vu masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb Tombouctou / où masculine, classiquea frissonne / couronne féminine, classiqueb cheveux / veux masculine, classiquec langue / harangue féminine, classiquea aride / vide féminine, classiqueb partout / tout masculine, classiquea j’oublie / lie féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquec trace / passe féminine, classiquea semblable / haïssable féminine, classiqueb fais / hais masculine, classiquea fille / guenille féminine, classiqueb plaisir / désir masculine, classiquea naître / connaître féminine, classiqueb hasard / part masculine, classiquea patrie / prie féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquec faire / terre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Amours jaunes, Paris, LIBRAIRIE DU XIXe SIÈCLE ‒ GLADY FRÈRES, ÉDITEURS, 1873· numérisation Project Gutenberg· Sources