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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les amours jaunes, 1873· Les amours jaunes

Un jeune qui s’en va

Tristan Corbière· 26 quatrains, octosyllabes, 106 vers

Morire

Oh le printemps ! — Je voudrais paître !…C’est drôle, est-ce pas : Les mourantsFont toujours ouvrir leur fenêtre,Jaloux de leur part de printemps !

Oh le printemps ! Je veux écrire !Donne-moi mon bout de crayon— Mon bout de crayon, c’est ma lyre —Et — là — je me sens un rayon.

Vite !… j’ai vu, dans mon délire,Venir me manger dans la mainLa Gloire qui voulait me lire !— La gloire n’attend pas demain. —

Sur ton bras, soutiens ton poète,Toi, sa Muse, quand il chantait,Son Sourire quand il mourait,Et sa Fête … quand c’était fête !

Sultane, apporte un peu ma pipeTurque, incrustée en faux saphir,Celle qui va bien à mon type…Et ris ! — C’est fini de mourir ;

Et viens sur mon lit de malade ;Empêche la mort d’y toucher,D’emporter cet enfant maussadeQui ne veut pas s’aller coucher.

Ne pleure donc plus, — je suis bête —Vois : mon drap n’est pas un linceul…Je chantais cela pour moi seul…Le vide chante dans ma tête.

Retourne contre la muraille.— Là — l’esquisse — un portrait de toi —Malgré lui mon œil soûl travailleSur la toile… C’était de moi.

J’entends — bourdon de la fièvre —Un chant de berceau me monter :« J’entends le renard, le lièvre,Le lièvre, le loup chanter. »

… Va ! nous aurons une chambretteBien fraîche, à papier bleu rayé ;Avec un vrai bon lit honnêteA nous, à rideaux … et payé !

Et nous irons dans la prairiePêcher à la ligne tous deux,Ou bien mourir pour la patrie !…— Tu sais, je fais ce que tu veux.

… Et nous aurons des robes neuves,Nous serons riches à bâillerQuand j’aurai revu mes épreuves !— Pour vivre, il faut bien travailler…

— Non ! mourir…La vie était belleAvec toi ! mais rien ne va plus…A moi le pompon d’immortelleDes grands poètes que j’ai lus !

A moi, Myosotis ! Feuille morteDe Jeune malade à pas lent !Souvenir de soi … qu’on emporteEn croyant le laisser — souvent !

— Décès : Rolla : — l’Académie —Murger, Beaudelaire : — hôpital, —Lamartine : — en perdant la vieDe sa fille, en strophes pas mal…

Doux bedeau, pleureuse en lévite,Harmonieux tronc des moissonnésInventeur de la larme écrite,Lacrymatoire d’abonnés !…

Moreau — j’oubliais — Hégésippe,Créateur de l’art-hôpital…Depuis, j’ai la phthisie en grippe ;Ce n’est plus même original.

— Escousse encor : mort en extaseDe lui ; mort phthisique d’orgueil.— Gilbert : phthisie et paraphraseRentrée, en se pleurant à l’œil.

— Un autre incompris : Lacenaire,Faisant des vers en amateurDans le goût anti-poitrinaire,Avec Sanson pour éditeur.

— Lord Byron, gentleman-vampire,Hystérique du ténébreux ;Anglais sec, cassé par son rire,Son noble rire de lépreux.

— Hugo : l’Homme apocalyptique,L’Homme-Ceci-tûra-cela,Meurt, gardenational épique ;Il n’en reste qu’un — celui-là ! —

… Puis un tas d’amants de la lune,Guère plus morts qu’ils n’ont vécu,Et changeant de fosse communeSans un discours, sans un écu !

J’en ai lus mourir !… Et ce cygneSous le couteau du cuisinier :— Chénier — … Je me sens — mauvais signe ! —De la jalousie. — O métier !

Métier ! Métier de mourir…Assez, j’ai fini mon étude.Métier : se rimer finir !…C’est une affaire d’habitude.

Mais non, la poésie est : vivre,Paresser encore, et souffrirPour toi, maîtresse ! et pour mon livre ;Il est là qui dort— Non : mourir !

Sentir sur ma lèvre appauvrieTon dernier baiser se gercer,La mort dans tes bras me bercer…Me déshabiller de la vie !…

Charenton — Avril.

Versification

Forme
26 quatrains (strophes variées)
Rimes
23(abab) 3(abba)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a paître / fenêtre féminine, classiqueb mourants / printemps masculine, classiquea écrire / lyre féminine, classiqueb crayon / rayon masculine, classiquea délire / lire féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea poète / fête féminine, classiqueb chantait / mourait masculine, classiquea pipe / type féminine, classiqueb saphir / mourir masculine, classiquea malade / maussade féminine, classiqueb toucher / coucher masculine, classiquea bête / tête féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquea muraille / travaille féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea fièvre / lièvre féminine, classiqueb monter / chanter masculine, classiquea chambrette / honnête féminine, classiqueb rayé / payé masculine, classiquea prairie / patrie féminine, classiqueb deux / veux masculine, classiquea neuves / épreuves féminine, classiqueb bâiller / travailler masculine, classiquea mourir / belle / d’immortelle féminine, classiqueb plus / lus masculine, classiquea morte / emporte féminine, classiqueb lent / souvent masculine, classiquea l’Académie / vie féminine, classiqueb hôpital / mal masculine, classiquea lévite / écrite féminine, classiqueb moissonnés / d’abonnés masculine, classiquea Hégésippe / grippe féminine, classiqueb l’art-hôpital / original masculine, classiquea extase / paraphrase féminine, classiqueb d’orgueil / l’œil masculine, classiquea Lacenaire / anti-poitrinaire féminine, classiqueb amateur / éditeur masculine, classiquea gentleman-vampire / rire féminine, classiqueb ténébreux / lépreux masculine, classiquea apocalyptique / épique féminine, classiqueb L’Homme-Ceci-tûra-cela / celui-là masculine, classiquea lune / commune féminine, classiqueb vécu / écu masculine, classiquea cygne / signe féminine, classiqueb cuisinier / métier masculine, classiquea mourir / finir masculine, classiqueb étude / d’habitude féminine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb souffrir / dort / mourir masculine, classiquea appauvrie / vie féminine, classiqueb gercer / bercer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Amours jaunes, Paris, LIBRAIRIE DU XIXe SIÈCLE ‒ GLADY FRÈRES, ÉDITEURS, 1873· numérisation Project Gutenberg· Sources