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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier

Chapitre XI

Qu’il faut tacher d’acquérir la paix intérieure, et de profiter en la vie spirituelle.

Pierre Corneille· distiques, alexandrins, 92 vers

Que nous aurions de paix‖ et qu’elle seroit forte,Si nous n’avions le cœur‖ qu’à ce qui nous importe,Et si nous n’aimions point‖ à nous brouiller l’esprit,Ni de ce que l’on fait‖ ni de ce que l’on dit !Le moyen qu’elle règne‖ en celui qui sans cesseDes affaires d’autrui‖ s’inquiète et s’empresse,Qui cherche hors de soi‖ de quoi s’embarrasser,Et rarement en soi‖ tâche à se ramasser ?

C’est vous, simples, c’est vous‖ dont l’heureuse prudenceDu vrai repos d’esprit‖ possède l’abondance ;C’est par là que les saints,‖ morts à tous ces plaisirsOù les soins de la terre‖ abaissent nos desirs,N’ayant le cœur qu’en Dieu,‖ ni l’œil que sur eux-mêmes,Élevoient l’un et l’autre‖ aux vérités suprêmes,Et qu’à les contempler‖ bornant leur action,Ils alloient au plus haut‖ de la perfection.

Nous autres, asservis‖ à nos lâches envies,Sur des biens passagers‖ nous occupons nos vies,Et notre esprit se jette‖ avec aviditéOù par leur vaine idée‖ il est précipité.C’est rarement aussi‖ que nous avons la gloireD’emporter sur un vice‖ une pleine victoire :Notre peu de courage‖ est soudain abattu ;Nous aidons mal au feu‖ qu’allume la vertu ;Et bien loin de tâcher‖ qu’une chaleur si bellePrenne de jour en jour‖ une force nouvelle,Nous laissons attiédir‖ son impuissante ardeur,Qui de tépidité‖ dégénère en froideur.

Si de tant d’embarras‖ l’âme purifiéeParfaitement en elle‖ étoit mortifiée,Elle pourroit alors,‖ comme reine des sens,Jusqu’au trône de Dieu‖ porter des yeux perçants,Et faire une tranquille‖ et prompte expérienceDes douceurs que sa main‖ verse en la conscience ;Mais l’empire des sens‖ donne d’autres objets,L’âme sert en esclave‖ à ses propres sujets ;Nous dédaignons d’entrer‖ dans la parfaite voieQue la ferveur des saints‖ a frayée avec joie.

Le moindre coup que porte‖ un peu d’adversitéTriomphe en un moment‖ de notre lâcheté,Et nous fait recourir,‖ aveugles que nous sommes,Aux consolations‖ que nous prêtent les hommes.

Combattons de pied ferme‖ en courageux soldats,Et le secours du ciel‖ ne nous manquera pas :Dieu le tient toujours prêt ;‖ et sa grâce fidèle,Toujours propice aux cœurs‖ qui n’espèrent qu’en elle,Ne fait l’occasion‖ du plus rude combatQue pour nous faire vaincre‖ avecque plus d’éclat.

Ces austères dehors‖ qui parent une vie,Ces supplices du corps‖ où l’âme est endurcie,Laissent bientôt finir‖ notre dévotionQuand ils sont tout l’effet‖ de la religion.L’âme, de ses défauts‖ saintement indignée,Doit jusqu’à la racine‖ enfoncer la cognée,Et ne sauroit jouir‖ d’une profonde paix,À moins que d’arracher‖ jusques à ses souhaits.

Qui pourroit s’affermir‖ dans un saint exerciceQui du cœur tous les ans‖ déracinât un vice,Cet effort, quoique lent,‖ de sa conversionArriveroit bientôt‖ à la perfection ;Mais nous n’avons, hélas !‖ Que trop d’expérienceQu’ayant traîné vingt ans‖ l’habit de pénitence,Souvent ce lâche cœur‖ a moins de puretéQu’à son noviciat‖ il n’avoit apporté.

Le zèle cependant‖ chaque jour devroit croître,Profiter de l’exemple‖ et de l’emploi du cloître,Au lieu que chaque jour‖ sa vigueur s’alentit,Sa fermeté se lasse,‖ et son feu s’amortit ;Et l’on croit beaucoup faire‖ aux dernières annéesD’avoir un peu du feu‖ des premières journées.

Faisons-nous violence,‖ et vainquons-nous d’abord ;Tout deviendra facile‖ après ce peu d’effort.Je sais qu’aux yeux du monde‖ il doit paroître rudeDe quitter les douceurs‖ d’une longue habitude ;Mais puisqu’on trouve encor‖ plus de difficultéÀ dompter pleinement‖ sa propre volonté,Dans les choses de peu‖ si tu ne te commandes,Dis, quand te pourras-tu‖ surmonter dans les grandes ?

Résiste dès l’entrée‖ aux inclinationsQue jettent dans ton cœur‖ tes folles passions ;Vois combien ces douceurs‖ enfantent d’amertumes ;Dépouille entièrement‖ tes mauvaises coutumes ;Leur appas dangereux,‖ chaque fois qu’il surprend,Forme insensiblement‖ un obstacle plus grand.

Enfin règle ta vie ;‖ et vois, si tu te changes,Que de paix en toi-même,‖ et que de joie aux anges !Ah ! Si tu le voyois,‖ tu serois plus constantÀ courir sans relâche‖ au bonheur qui t’attend ;Tu prendrois plus de soin‖ de nourrir en ton âmeLa sainte et vive ardeur‖ d’une céleste flamme,Et tâchant de l’accroître‖ à toute heure, en tout lieu,Chaque instant de tes jours‖ seroit un pas vers Dieu.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
46((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 distiques
Mots à la rime
a forte / importe féminine, classiqueb l’esprit / dit masculine, classiquea cesse / s’empresse féminine, classiqueb s’embarrasser / ramasser masculine, classiquea prudence / l’abondance féminine, classiqueb plaisirs / desirs masculine, classiquea eux-mêmes / suprêmes féminine, classiqueb action / perfection masculine, classiquea envies / vies féminine, classiqueb avidité / précipité masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea belle / nouvelle féminine, classiqueb ardeur / froideur masculine, classiquea purifiée / mortifiée féminine, classiqueb sens / perçants masculine, classiquea expérience / conscience féminine, classiqueb objets / sujets masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb d’adversité / lâcheté masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb soldats / pas masculine, classiquea fidèle / elle féminine, classiqueb combat / d’éclat masculine, classiquea vie / endurcie féminine, classiqueb dévotion / religion masculine, classiquea indignée / cognée féminine, classiqueb paix / souhaits masculine, classiquea exercice / vice féminine, classiqueb conversion / perfection masculine, classiquea d’expérience / pénitence féminine, classiqueb pureté / apporté masculine, classiquea croître / cloître féminine, classiqueb s’alentit / s’amortit masculine, classiquea années / journées féminine, classiqueb d’abord / d’effort masculine, classiquea rude / habitude féminine, classiqueb difficulté / volonté masculine, classiquea commandes / grandes féminine, classiqueb inclinations / passions masculine, classiquea d’amertumes / coutumes féminine, classiqueb surprend / grand masculine, classiquea changes / anges féminine, classiqueb constant / t’attend masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources