Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xlii
Qu’il ne faut point fonder sa paix sur les hommes, mais sur Dieu, et s’anéantir en soi-même.
Si la douceur de vivre ensemble,D’avoir les mêmes sentiments,Te fait de ton repos‖ asseoir les fondementsSur ceux de qui l’humeur‖ à la tienne ressemble,Quelque sûr que tu sois‖ de leur fidélité,Toute cette tranquillité,Que tes yeux éblouis‖ trouvent si bien fondée,Ne sera qu’une vaine idéeQue suivront l’embarras‖ et l’instabilité.
Mais si ton zèle invariableRéunit ses desirs flottantsÀ cette vérité‖ qui parmi tous les tempsDemeure toujours vive‖ et toujours immuable,Qu’un ami parte ou meure,‖ ou que son cœur légerOse même te négliger,Ni son triste départ,‖ ni sa perte imprévue,Ni même son change à ta vue,N’auront rien dont jamais‖ tu daignes t’affliger.
En moi seul doit être établieCette sincère affection,Qui n’ayant pour objet‖ que la perfection,Par aucun changement‖ ne peut être affoiblie.Tous ceux que leur bonté‖ donne lieu d’estimer,Et chez qui tu vois s’enflammerEt l’amour des vertus‖ et la haine des vices,Je veux bien que tu les chérisses,Mais ce n’est qu’en moi seul‖ que tu les dois aimer.
L’amitié la plus assuréeTient de moi toute sa valeur :Tu n’en peux voir sans moi‖ qu’une fausse couleur,Qui n’est ni d’aucun prix‖ ni d’aucune durée.Son ardeur n’a jamais‖ aucuns louables feux,Que soumis à ce que je veux ;Et tu ne saurois voir‖ dans toute la natureD’union bien solide et pure,Si de ma propre main‖ je n’en ai fait les nœuds.
Ces vrais amis que je te donne,Ces unions que je te fais,Doivent me résigner‖ si bien tous tes souhaits,Que tu sois mort à tout‖ sitôt que je l’ordonne.Je veux avoir ton cœur‖ tout entier en ma main,Par un détachement si plein,Qu’autant qu’il est en toi‖ ta sainte inquiétudeAspire à cette solitudeQui te doit retrancher‖ de tout commerce humain.
Quiconque me choisit pour maître,Et ne cherche qu’à me gagner,M’approche d’autant plus‖ qu’il sait mieux s’éloignerDes consolations‖ que les hommes font naître :Plus dans leur folle estime‖ il se trouve compris,Plus il ravale de son prix,Et va d’autant plus haut‖ vers ma grandeur suprême,Qu’il descend plus bas en lui-même,Et se tient abîmé‖ dans le propre mépris.
Mais une âme présomptueuse,Qui s’ose imputer quelque bien,Se refuse à ma grâce,‖ et ne se porte à rienOù toute sa chaleur‖ ne soit infructueuse :Elle ferme la porte‖ à ma bénignitéPar son aveugle vanité,Puisque du Saint-Esprit‖ les faveurs prévenantes,Les entières, les triomphantes,N’entrent jamais au cœur‖ que par l’humilité.
Homme, si tu pouvois apprendreL’art de te bien anéantir,De bien purger ce cœur,‖ d’en bien faire sortirCe que l’amour terrestre‖ y peut jeter de tendre ;Si tu savois, mon fils,‖ pratiquer ce grand art,Tu verrois bientôt de ma partS’épandre au fond du tien‖ l’abondance des grâces,Et tes actions les plus bassesSauroient jusqu’à mon trône‖ élever ton regard.
Une affection mal conçueDérobe tout l’aspect des cieux ;Et quand la créature‖ a détourné tes yeux,Tu perds tout aussitôt‖ le créateur de vue.Sache te vaincre en tout,‖ et partout te dompter,Sache pour lui tout surmonter,Bannis tout autre amour,‖ coupes-en les racines,Et les connoissances divinesÀ leurs plus hauts degrés‖ te laisseront monter.
Ne dis point que c’est peu de chose,Ne dis point que c’est moins que rien,À qui ton âme prête‖ un moment d’entretien,Sur qui par échappée‖ un coup d’œil se repose :Ce peu, ce moins que rien,‖ quand son amusementAttire trop d’empressement,Quand trop de complaisance‖ à ce coup d’œil s’attache,Imprime aux vertus une tache,Et retarde l’esprit‖ du haut avancement.
Versification
- Forme
- 10 neuvains (neuvains)
- Rimes
- 10(abbaccddc)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (50 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 10 neuvains
- Mots à la rime
- a ensemble / ressemble féminine, classiqueb sentiments / fondements masculine, classiquec fidélité / tranquillité / l’instabilité masculine, classiqued fondée / idée féminine, classiquea invariable / immuable féminine, classiqueb flottants / temps masculine, classiquec léger / négliger / t’affliger masculine, classiqued imprévue / vue féminine, classiquea établie / affoiblie féminine, classiqueb affection / perfection masculine, classiquec d’estimer / s’enflammer / aimer masculine, classiqued vices / chérisses féminine, classiquea assurée / durée féminine, classiqueb valeur / couleur masculine, classiquec feux / veux / nœuds masculine, classiqued nature / pure féminine, classiquea donne / l’ordonne féminine, classiqueb fais / souhaits masculine, classiquec main / plein / humain masculine, classiqued inquiétude / solitude féminine, classiquea maître / naître féminine, classiqueb gagner / s’éloigner masculine, classiquec compris / prix / mépris masculine, classiqued suprême / lui-même féminine, classiquea présomptueuse / infructueuse féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec bénignité / vanité / l’humilité masculine, classiqued prévenantes / triomphantes féminine, classiquea apprendre / tendre féminine, classiqueb anéantir / sortir masculine, classiquec art / part / regard masculine, classiqued grâces / basses féminine, classiquea conçue / vue féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec dompter / surmonter / monter masculine, classiqued racines / divines féminine, classiquea chose / repose féminine, classiqueb rien / d’entretien masculine, classiquec amusement / d’empressement / avancement masculine, classiqued s’attache / tache féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources