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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Coffret De Santal, 1879· Passé

Lento

Charles Cros· distiques, alexandrins, 62 vers

Je veux ensevelir‖ au linceul de la rimeCe souvenir, malaise‖ immense qui m’opprime.

Quand j’aurai fait ces vers,‖ quand tous les auront lusMon mal vulgarisé‖ ne me poursuivra plus.

Car ce mal est trop grand‖ pour que seul je le gardeAussi, j’ouvre mon âme‖ à la foule criarde.

Assiégez le réduit‖ de mes rêves défunts,Et dispersez ce qu’il‖ y reste de parfums.

Piétinez le doux nid‖ de soie et de fourrures ;Fondez l’or, arrachez‖ les pierres des parures.

Faussez les instruments.‖ Encrassez les lambris ;Et vendez à l’encan‖ ce que vous aurez pris.

Pour que, si quelque soir‖ l’obsession trop forteM’y ramène, plus rien‖ n’y parle de la morte.

Que pas un coin ne reste‖ intime, indéfloré.Peut-être, seulement‖ alors je guérirai.

(Avec des rhythmes lents,‖ j’endors ma rêverieComme une mère fait‖ de son enfant qui crie.)

Un jour, j’ai mis mon cœur‖ dans sa petite mainEt, tous en fleur, mes chers‖ espoirs du lendemain.

L’amour paye si bien‖ des trésors qu’on lui donne !Et l’amoureuse était‖ si frêle, si mignonne !

Si mignonne, qu’on l’eût‖ prise pour une enfantTrop tôt belle et que son‖ innocence défend.

Mais, elle m’a livré‖ sa poitrine de femme,Dont les soulèvements‖ semblaient trahir une âme.

Elle a baigné mes yeux‖ des lueurs de ses yeux,Et mes lèvres de ses‖ baisers délicieux.

(Avec des rhythmes doux,‖ j’endors ma rêverieComme une mère fait‖ de son enfant qui crie.)

Mais, il ne faut pas croire‖ à l’âme des contours,A la pensée enclose‖ en deux yeux de velours.

Car un matin, j’ai vu‖ que ma chère amoureuseCachait un grand désastre‖ en sa poitrine creuse.

J’ai vu que sa jeunesse‖ était un faux dehors,Que l’âme était usée‖ et les doux rêves morts.

J’ai senti la stupeur‖ d’un possesseur avideQui trouve, en s’éveillant,‖ sa maison nue et vide.

J’ai cherché mes trésors.‖ Tous volés ou brisés !Tous, jusqu’au souvenir‖ de nos premiers baisers !

Au jardin de l’espoir,‖ l’âpre dévastatriceN’a rien laissé, voulant‖ que rien n’y refleurisse.

J’ai ramassé mon cœur,‖ mi-rongé dans un coin,Et je m’en suis allé‖ je ne sais où, bien loin.

(Avec des rhythmes sourds,‖ j’endors ma rêverieComme une mère fait‖ de son enfant qui crie.)

C’est fièrement, d’abord,‖ que je m’en suis alléPensant qu’aux premiers froids,‖ je serais consolé.

Simulant l’insouci,‖ je marchais par les rues.Toutes, nous les avions‖ ensemble parcourues !

Je n’ai pas même osé‖ fuir le mal dans les bois.Nous nous y sommes tant‖ embrassés autrefois !

Fermer les yeux ? Rêver ?‖ Je n’avais pas dans l’âmeUn coin qui n’eût gardé‖ l’odeur de cette femme.

J’ai donc voulu, sentant‖ s’effondrer ma raison,La revoir, sans souci‖ de sa défloraison.

Mais, je n’ai plus trouvé‖ personne dans sa forme.Alors le désespoir‖ m’a pris, lourd, terne, énorme.

Et j’ai subi cela‖ des mois, de bien longs mois,Si fort, qu’en trop parler‖ me fait trembler la voix.

Maintenant c’est fini.‖ Souvenir qui m’opprimes,Tu resteras, glacé,‖ sous ton linceul de rimes.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
31(aa)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
31 distiques
Mots à la rime
a rime / m’opprime féminine, classiquea lus / plus masculine, classiquea garde / criarde féminine, classiquea défunts / parfums masculine, classiquea fourrures / parures féminine, classiquea lambris / pris masculine, classiquea forte / morte féminine, classiquea indéfloré / guérirai masculine, classiquea rêverie / crie féminine, équivalentea main / lendemain masculine, classiquea donne / mignonne féminine, classiquea enfant / défend masculine, classiquea femme / âme féminine, classiquea yeux / délicieux masculine, classiquea contours / velours masculine, classiquea amoureuse / creuse féminine, classiquea dehors / morts masculine, classiquea avide / vide féminine, classiquea brisés / baisers masculine, classiquea dévastatrice / refleurisse féminine, classiquea coin / loin masculine, classiquea allé / consolé masculine, classiquea rues / parcourues féminine, classiquea bois / autrefois masculine, classiquea l’âme / femme féminine, classiquea raison / défloraison masculine, classiquea forme / énorme féminine, classiquea mois / voix masculine, classiquea m’opprimes / rimes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Coffret De Santal, Paris, TRESSE ÉDITEUR, 1879· numérisation poesies.net· Sources