Le collier de griffes, 1908· La vision du grand canal royal des deux mers
La Vision du grand canal royal des deux mers
Envole-toi chanson,‖ va dire au Roi de FranceMon rêve lumineux,‖ ma suprême espérance !
Je chante, ô ma Patrie,‖ en des vers doux et lentsLa ceinture d’azur‖ attachée à tes flancs,
Le liquide chemin‖ de Bordeaux à NarbonneQu’abreuvent tour à tour‖ et l’Aude et la Garonne.
L’aurore étend ses bras‖ roses autour du ciel.On sent la rose, on sent‖ le thym, on sent le miel.
La brise chaude, humide‖ avec des odeurs vagues,Souffle de la mer bleue‖ où moutonnent les vagues.
Et la mer bleue arrive‖ au milieu des coteaux ;Son flot soumis amène‖ ici mille bateaux :
Vaisseaux de l’Orient,‖ surchargés d’aromates,Chalands pleins de maïs,‖ de citrons, de tomates,
Felouques apportant‖ les ballots de Cachmir,Tartanes où l’on voit‖ des Levantins dormir.
Les trésors scintillants‖ de l’Inde et de la ChinePassent, voilés par la‖ vapeur de la machine :
C’est le nacre, l’ivoire,‖ et la soie et le thé,Le thé nectar suave‖ et chaste volupté ;
Nacre, ivoire fouillés‖ en forêts de la lune,Saules, pêchers en fleur‖ sur faille bleue et brune.
Le tabac, le hachisch,‖ l’opium, poisons charmants,Trompent tous les douaniers‖ et tous les règlements.
Dans le canal profond,‖ exempt des vents du large,Ce bâtiment s’avance,‖ allègre de sa charge.
C’est un Russe, qui vient‖ du grand pays des blés,C’est l’Ami ! Nous aurons‖ du pain aux temps troublés.
Sous ce beau ciel, sous des‖ lueurs à l’or pareilles,Ces navires pressés‖ vont, riche essaim d’abeilles.
Je chante, ô ma Patrie,‖ en des vers doux et lents,La ceinture d’azur‖ attachée à tes flancs,
Le liquide chemin‖ de Bordeaux à Narbonne,Qu’abreuvent tour à tour‖ et l’Aude et la Garonne.
Voici, blanches, aux bords‖ s’aligner les maisons,Heureuses, sans souci‖ des mauvaises saisons.
Car les apports du monde‖ et la science insigneOnt fait revivre ici‖ l’olivier et la vigne.
L’olivier, c’est la paix ;‖ le bonheur, c’est le vin.Tout est joie à présent,‖ dans ce pays divin.
Les filles ont dans leurs‖ cheveux, aux promenades,Les bleuets, les jasmins‖ et la fleur des grenades.
Elles passent, tandis‖ que là-bas, les garçonsRythment la langue d’oc‖ en de claires chansons.
Toulouse ! ville antique‖ où fleurissent encorePour les poètes, vos‖ fleurs d’or, Clémence Isaure,
Toulouse triomphale‖ héberge l’universSous ses palais de brique‖ et ses peupliers verts.
Et la flûte soupire‖ et la harpe résonneSur les bords du canal‖ de Bordeaux à Narbonne.
Je chante, ô ma Patrie,‖ en des vers doux et lents,La ceinture d’azur‖ attachée à tes flancs.
De l’Océan, voici‖ venir en sens inverseCes vaisseaux noirs, ces blés‖ que sur les quais on verse,
Et l’or, l’argent, le cuivre,‖ objets d’un troc perversDont se repaît le crime,‖ et dont pleurent mes vers,
Les bœufs aux grands yeux doux‖ que la mer effaroucheCotés en mots cruels,‖ « provisions de bouche ».
C’est l’Amérique, c’est‖ de la viande et du pain.Laissons passer. À l’Est,‖ tant de pauvres ont faim !
La consigne est avec‖ les gens de l’Angleterre :Du charbon, du coton,‖ payer, passer, se taire.
C’est fini de l’Anglais,‖ ancien épouvantail,Mer bleue, où luit la nacre,‖ où rougit le corail !
Sous les yeux de la nuit,‖ dors Méditerranée,Et souris au matin,‖ mer où Vénus est née,
Et souris à l’Afrique‖ où l’orgueil indomptéDe nos rois fit fleurir‖ la sainte liberté !
Flot d’azur et d’hermine,‖ aux rochers que tu lavesLa France a défendu‖ d’enchaîner des esclaves !
Je chante, ô ma Patrie,‖ en des vers doux et lents,La ceinture d’azur‖ attachée à tes flancs.
Normands, Bretons, Gascons,‖ Languedoc et ProvenceBuvons ensemble à la‖ santé du Roi de France.
Passez ici, chantons,‖ et serrons-nous les mains,Loin des tempêtes, loin‖ des désastreux chemins,
Le golfe de Gascogne‖ et la mer des Sargasses,Gibraltar sans profit‖ pour les Anglais rapaces.
Scandinave à ton gré,‖ marin universel,Apporte-nous ta pêche,‖ emporte notre sel,
Et qu’avec notre vin‖ ton audace s’abreuveEn Islande et dans les‖ brouillards de Terre-Neuve.
Je chante, ô ma Patrie,‖ en des vers doux et lents,La ceinture d’azur‖ attachée à tes flancs,
Le chemin qu’a rêvé‖ la science idéale,Le canal creusé par‖ la Puissance royale.
Ici, calmes, au cœur‖ du pays, des bassinsBercent les nefs d’acier,‖ ces guêpes en essaims.
Elles donnent, pouvant‖ prendre toutes les routes.Des Français sont à bord,‖ la Mort est dans les soutes.
Et l’Orient malsain,‖ et l’Occident vénalNe savent pas d’où nous‖ sortirons du canal.
Envole-toi, chanson,‖ va dire au Roi de FranceMon rêve lumineux,‖ ma suprême espérance.
Maintenant les canaux‖ forment comme un lacis,Comme un tapis brodé‖ recouvrant le pays.
Et le Pays du vin‖ vermeil, des moissons blondes,La France a dans son cœur‖ le chemin des deux mondes,
Le liquide chemin,‖ bleu, bordé d’arbres verts,Que Riquet dut rêver‖ et que chantent mes vers.
Les bons monstres de fer,‖ excavateurs et dragues,Firent ce fleuve où les‖ deux mers joignent leurs vagues.
Et la terre livra‖ du fond de ses replisDes sous gaulois frappés‖ d’un coq, frappés d’un lys.
Les sous gaulois qu’on trouve‖ en Alsace, en Lorraine,Remparts que montre à l’Est‖ la France souveraine,
La France que le Rhin‖ et ses grands peupliersLimitent, fiers témoins‖ des temps inoubliés.
Car le Rhin est gaulois,‖ comme est gaulois le Rhône,Comme est la Seine qui‖ baigne les pieds du trône,
Comme est la Loire où Jeanne‖ et ses guerriers géantsChassèrent les Anglais‖ au siège d’Orléans,
Comme est le bleu chemin‖ dont l’univers s’étonneLE GRAND CANAL ROYAL‖ DE BORDEAUX A NARBONNE.
Le Roi de France est à‖ Paris dans son palais,Il reçoit tout le monde,‖ et même les Anglais.
Il n’est rien d’aussi beau‖ que Paris sur la terreEt toute haine et toute‖ envie ont dû se taire.
Partout règne l’honneur,‖ partout règne la loi,On voit combien sont forts,‖ et la France et le Roi.
Le Roi fier au dehors,‖ le Roi pour nous si tendre !On sait tous les pardons‖ que sa main dut répandre.
Et les mauvais combats‖ et les mauvais procèsN’ont plus troublé les cœurs‖ du grand peuple français.
La nation, jadis‖ saccagée et meurtrie,Offre à son Roi la paix,‖ son sang à la Patrie.
Mais la gloire du Roi‖ de France va plus hautQue la terre. À présent‖ c’est le ciel qu’il lui faut.
Car le ciel est peuplé‖ de sphères amoureuses,Comme nous, de lumière‖ et de forêts ombreuses ;
Car les savants ont vu‖ depuis plus de cent ansDes signaux faits en vain.‖ On n’avait pas le temps !
Mars, la planète austère‖ où règne la science,Nous salue. Ils ont vu‖ le trait bleu sur la France.
Un point brillant, rythmé,‖ par un vouloir secretDans ce monde lointain,‖ apparaît, disparaît.
Devine, géomètre,‖ et réponds, astronome !Qu’ils sachent que chez nous‖ le Verbe s’est fait homme.
Leur génie en canaux‖ si nombreux est inscrit !Ils se sont dit : « Sur terre‖ aussi règne l’esprit. »
Ils en ont vu le signe‖ au puissant télescope,Leurs éclairs sont l’appel‖ à la terre, à l’Europe,
Et la France, où le mal‖ ancien dut s’apaiser,Reçoit le planétaire‖ et fraternel baiser.
Aussi la France fut,‖ sur terre, la premièreQui répondit par la‖ lumière à la lumière.
J’ai chanté, ma Patrie,‖ en des vers doux et lents,La ceinture d’azur‖ attachée à tes flancs.
Envole-toi, chanson,‖ va dire au Roi de FranceMon rêve lumineux,‖ ma suprême espérance.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 75(aa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 75 distiques
- Mots à la rime
- a France / espérance féminine, classiquea lents / flancs masculine, classiquea Narbonne / Garonne féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiquea vagues féminine, classiquea coteaux / bateaux masculine, classiquea d’aromates / tomates féminine, classiquea Cachmir / dormir masculine, classiquea Chine / machine féminine, classiquea thé / volupté masculine, classiquea lune / brune féminine, classiquea charmants / règlements masculine, classiquea large / charge féminine, classiquea blés / troublés masculine, classiquea pareilles / d’abeilles féminine, classiquea maisons / saisons masculine, classiquea insigne / vigne féminine, classiquea vin / divin masculine, classiquea promenades / grenades féminine, classiquea garçons / chansons masculine, classiquea encore / Isaure féminine, classiquea l’univers / verts masculine, classiquea résonne / Narbonne féminine, classiquea inverse / verse féminine, classiquea pervers / vers masculine, classiquea effarouche / bouche féminine, classiquea pain / faim masculine, classiquea l’Angleterre / taire féminine, classiquea épouvantail / corail masculine, classiquea Méditerranée / née féminine, classiquea indompté / liberté masculine, classiquea laves / esclaves féminine, classiquea Provence / France féminine, classiquea mains / chemins masculine, classiquea Sargasses / rapaces féminine, classiquea universel / sel masculine, classiquea s’abreuve / Terre-Neuve féminine, classiquea idéale / royale féminine, classiquea bassins / essaims masculine, classiquea routes / soutes féminine, classiquea vénal / canal masculine, classiquea lacis / pays masculine, classiquea blondes / mondes féminine, classiquea verts / vers masculine, classiquea dragues / vagues féminine, classiquea replis / lys masculine, classiquea Lorraine / souveraine féminine, classiquea peupliers / inoubliés masculine, classiquea Rhône / trône féminine, classiquea géants / d’Orléans masculine, classiquea s’étonne / NARBONNE féminine, classiquea palais / Anglais masculine, classiquea terre / taire féminine, classiquea loi / Roi masculine, classiquea tendre / répandre féminine, classiquea procès / français masculine, classiquea meurtrie / Patrie féminine, classiquea haut / faut masculine, classiquea amoureuses / ombreuses féminine, classiquea ans / temps masculine, classiquea science / France féminine, classiquea secret / disparaît masculine, classiquea astronome / homme féminine, classiquea inscrit / l’esprit masculine, classiquea télescope / l’Europe féminine, classiquea s’apaiser / baiser masculine, classiquea première / lumière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le collier de griffes, Paris, P.-V. STOCK, ÉDITEUR, 1908· numérisation poesies.net· Sources