Poésies, 1896· Paroles d’amour
A mes vers
Laissez-moi vous bénir,‖ douces rimes fidèles,Puisque vos sons, légers‖ comme un battement d'ailes,Quelquefois l'ont charmé.Laissez-moi vous bénir,‖ ô mes vers, frais calices,Puisque mon bien-aimé‖ respire avec délicesVotre souffle embaumé !
Vous l'avez consolé‖ sur la rive lointaine.Sans le quitter jamais‖ dans sa route incertaine,Vous chantiez sur son cœur.Un peu de moi par vous‖ vivait sur sa poitrine ;Il sentait naître en lui‖ l'espérance divineA votre accent vainqueur.
Le soir, il s'asseyait,‖ lassé, pour vous relire ;La farouche forêt,‖ vibrant comme une lyre,Tout à coup se taisait.Il n'entendait que vous‖ dans l'immense nature,Et le pesant souci‖ de sa rude aventureUn instant s'apaisait.
Vous portiez devant lui‖ dans l'ombre et dans l'espace,Afin de diriger‖ ce voyageur qui passe,L'amour, brillant fanal ;L'affreux péril en vain‖ posait sur lui ses ongles,Votre vive lueur‖ éteignait dans les junglesL'œil du tigre royal.
Il vous a répétés‖ à l'écho des vieux temples,Aux portiques déserts,‖ montrant, mornes exemples,Notre fragilité :L'homme meurt, et ses dieux,‖ que le temps brise et roule ;L'autel, étant de marbre,‖ un peu plus tard s'écrouleQue la divinité.
Vous partagiez ainsi‖ ses profondes pensées.Vous lui devez la vie,‖ ô strophes cadencées,Il vous fit naître en moi.Vous procédez de lui :‖ moi qui suis votre mère,Je ne vous ai donné‖ que la grâce éphémère,Lui, la force et la foi.
Partez pour l'enchanter,‖ fruits d'un hymen sublime.Votre naissance est haute,‖ et pure, et légitime :Qu'il soit donc fier de vous !Vous êtes siens. Sans lui,‖ vous dormiriez encore,Germes obscurs marqués‖ pour ne jamais éclore,Dans le néant jaloux.
Souvent je sens en moi‖ son esprit qui s'éveille ;Alors il faut écrire‖ et prolonger la veille,Et vous naissez, mes vers.J'aime ce doux travail‖ qui me tient accoudée :Enfermer en tremblant‖ l'essor de son idéeDans mes rythmes divers.
Et s'il la reconnaît,‖ pour peu qu'il lui sourie,Si, puissante, elle vit‖ sous la strophe fleurie,Quel triomphe charmant !Lorsque aussi pleinement‖ deux êtres se possèdent,Il n'est point sous le ciel‖ de bonheurs qui ne cèdentA leur enivrement.
Laissez-moi vous bénir,‖ douces rimes fidèles,Puisque vos sons, légers‖ comme un battement d'ailes,Quelquefois l'ont charmé.Laissez-moi vous bénir,‖ ô mes vers, frais calices,Puisque mon bien-aimé‖ respire avec délicesVotre souffle embaumé !
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (40 de 12, 20 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a fidèles / d'ailes féminine, classiqueb charmé / embaumé masculine, classiquec calices / délices féminine, classiquea lointaine / incertaine féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec poitrine / divine féminine, classiquea relire / lyre féminine, classiqueb taisait / s'apaisait masculine, classiquec nature / aventure féminine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb fanal / royal masculine, classiquec ongles / jungles féminine, classiquea temples / exemples féminine, classiqueb fragilité / divinité masculine, classiquec roule / s'écroule féminine, classiquea pensées / cadencées féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquec mère / éphémère féminine, classiquea sublime / légitime féminine, classiqueb vous / jaloux masculine, classiquec encore / éclore féminine, classiquea s'éveille / veille féminine, classiqueb vers / divers masculine, classiquec accoudée / idée féminine, classiquea sourie / fleurie féminine, classiqueb charmant / enivrement masculine, classiquec possèdent / cèdent féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources