Poésies, 1896· Paroles d’amour
Aveu
Ami, vous si profond,‖ vous dont l'oreille écouteLes solennelles voix‖ de l'immense univers,Vous m'avez demandé,‖ pour vous railler sans doute,De vous parler en vers.
Vous connaissez pourtant‖ les paroles de femme,Léger souffle effleurant‖ votre lèvre tout bas :Votre cœur s'y enivre‖ un instant, mais votre âmeLes juge, et n'y croit pas.
Vous aimez le doux rythme‖ et la lente harmonie ;Vous trouverez peut-être‖ un plaisir tout nouveauA voir ainsi monter‖ la tendresse infinieDu cœur jusqu'au cerveau.
Tous ces balbutiements‖ de bouches frémissantes,Tous ces aveux d'amour‖ que vous avez comptés,Ils vous lasseront moins‖ lorsqu'en rimes puissantesIls seront racontés.
Eh bien, écoute-les…‖ Ils sont toujours les mêmes.Qu'importe que je sache‖ un art qui peut charmer,Puisque vous demandez‖ en vos doutes suprêmesSi je sais mieux aimer ?
Qu'importe que j'emprunte‖ une langue divine,Si vous ne voyez pas‖ sous les mots précieuxCes choses que, sans voix,‖ on lit et l'on devineDans un éclair des yeux ?
Ainsi vous connaîtrez,‖ en parcourant le monde,Tous les obscurs chemins‖ par où l'homme a marché,Et mon cœur qui se montre,‖ ô misère profonde !Vous restera caché.
Vous irez retrouver‖ dans son ombre farouche,Avec son sens perdu,‖ l'hiéroglyphe sacré ;Mais en vous rappelant‖ quelque mot de ma boucheVous direz : « Est-ce vrai ? »
Vous interrogerez‖ les colonnes, les dômes,Les piliers de granit‖ du temple au vaste front,Et vous les croirez, eux,‖ ces muets, ces fantômes,Lorsqu'ils vous répondront.
Mais si, malgré les dieux‖ à la morne attitude,Qui de leurs peuples morts‖ nous gardent chaque trait,Devant vos yeux lassés,‖ dans votre solitude,Mon visage apparaît,
Vous aurez aussitôt‖ ce sceptique sourire,Que je comprends trop bien‖ pour vouloir m'en blesser.J'en souffre, et je vous plains…‖ Tout ce que je puis direNe saurait l'effacer.
Voilà bien, voilà bien‖ la douleur éternelle,L'angoisse de l'amour‖ et l'effroyable émoiOù l'on crie, en dépit‖ de l'étreinte charnelle :« Cet être est-il à moi ?… »
Pourtant les mots sont doux ;‖ quoique vains, ils vous plaisentComme un chant dans les bois‖ ou la plainte des mers.Sans vous guérir, qu'au moins‖ les miens parfois apaisentVos souvenirs amers.
Quand vous ignoreriez‖ combien leur source est vive,Qu'importe !… Je me trouve‖ heureuse simplementDe penser que leur note‖ attendrie et plaintiveVous délasse un moment.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (42 de 12, 14 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a écoute / doute féminine, classiqueb univers / vers masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea harmonie / infinie féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea frémissantes / puissantes féminine, classiqueb comptés / racontés masculine, classiquea mêmes / suprêmes féminine, classiqueb charmer / aimer masculine, classiquea divine / devine féminine, classiqueb précieux / yeux masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb marché / caché masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb sacré / vrai masculine, classiquea dômes / fantômes féminine, équivalenteb front / répondront masculine, classiquea attitude / solitude féminine, classiqueb trait / apparaît masculine, classiquea sourire / dire féminine, classiqueb blesser / l'effacer masculine, classiquea éternelle / charnelle féminine, classiqueb émoi / moi masculine, classiquea plaisent / apaisent féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquea vive / plaintive féminine, classiqueb simplement / moment masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources