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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Paroles d’amour

Lettre écrite en automne

Daniel Lesueur· 16 quintils, alexandrins, 80 vers

Vous nous avez quittés,‖ nous laissant la tristesseDe l'hiver qui déjà‖ frissonne sur nos frontsEt des lugubres soirs‖ tombant brusques et prompts.Le soleil, qui s'enfuit‖ dans sa morne vitesse,Ouvre au sein des brouillards‖ des trous sanglants et ronds.

Les peupliers jaunis‖ et les grands ormes chauvesSe dressent sur un ciel‖ d'ardoise au dur reflet.Leurs fronts touffus, vers qui‖ le passereau volait,Ne sont plus qu'un horrible‖ amas de feuilles fauvesOù le vent furieux‖ joue ainsi qu'il lui plaît.

Les sentiers sont jonchés‖ de leurs dépouilles sèches,Qui sous le pied distrait‖ grincent sinistrement ;Nul n'entend sans frémir‖ leur sourd gémissement.Les livides matins,‖ voilés de brumes fraîches,Dans les cieux, à regret,‖ montent tardivement.

Nous suivons le vol fou‖ des nuages rapides.Mais vous, vers l'équateur‖ avançant chaque jour,Vous voyez s'élever‖ de la mer, tour à tour,Des constellations‖ nouvelles et splendides,Promontoires de flamme‖ au scintillant contour.

Vous saluez, tandis‖ que nos chairs se hérissentDe douleur et de froid,‖ un éternel été.Vers la rive immuable‖ où vous êtes portéL'espoir tourne vos yeux.‖ Les bonheurs qui périssent,Seuls, captivent encor‖ notre cœur attristé.

Nous pensons au passé‖ durant le crépuscule,Mais votre âme éblouie‖ embrasse l'avenir.Nous nous disons : « Ceci‖ n'a pu le retenir… »Vous, devant l'horizon‖ qui sans cesse recule,Vous songez que l'exil‖ est court et doit finir.

Car la Nature ainsi‖ dirige nos pensées ;Nul ne soustrait son cœur‖ à l'effet souverain.Que le ciel soit d'azur‖ ou bien qu'il soit d'airain,Que les étoiles d'or‖ y brillent balancées,Notre rêve aussitôt‖ devient sombre ou serein.

Notre être intérieur,‖ qu'un aspect calme ou blesse,S'offre comme un sensible‖ et frémissant miroirOù l'énorme univers‖ se penche pour se voir.L'Infini redoutable‖ emplit notre faiblesse ;Son ombre y devient joie‖ exquise ou désespoir.

De son reflet changeant‖ se forment nos idées,Ses mystères profonds‖ ont créé nos douleurs,Ses océans amers‖ semblent des flots de pleurs ;Nos âmes, par des yeux‖ pleins d'amour obsédées,Dans leur gouffre attirant‖ retrouvent ses couleurs.

Sphinx éternel et beau‖ dont le sourire enivre,Il siège en sa puissance‖ au fond même du Moi.Quand mon sein se soulève‖ et palpite d'émoi,Et que j'y veux descendre‖ et me regarder vivre,C'est lui que j'y découvre‖ en reculant d'effroi.

Où suis-je ?… Il me reprend‖ et m'enlève à moi-même.Ce que je fus hier,‖ le serai-je demain ?Dans quel creuset brûlant‖ me jettera sa main ?Je voudrais bien savoir‖ pourquoi je souffre ou j'aime,Je voudrais à mon gré‖ poursuivre mon chemin.

Je ne le saurai pas,‖ je marche à l'aventure :Tout l'univers circule‖ en mes veines de feu,Dans mes moindres frissons‖ ses Forces sont en jeu ;J'accomplis les destins‖ de l'immense NatureAussi fatalement‖ que l'atome et que Dieu.

Moi qu'emplit la pitié,‖ je me sais implacable :Implacable aussi bien‖ pour me laisser souffrirQue pour briser des cœurs‖ que j'ai voulu chérir.L'affreuse vision‖ du mal inévitableM'épouvante, et parfois‖ je souhaite mourir.

Car je redeviendrais‖ une poussière inerte,Sans nerfs, sans yeux, sans cœur,‖ sans amour et sans soins ;Insensible instrument,‖ j'ignorerais du moinsL'horreur de consommer‖ jour après jour ma perte ;Les maux que je ferais‖ auraient d'autres témoins.

Et vous, que berce au loin‖ la mer étincelante,Quand le soleil rougit‖ les vagues de cristal,Que vous dit la splendeur‖ du monde oriental ?Nul désir n'émeut-il‖ votre âme vigilante ?Vous courbez-vous sans plainte‖ au joug du sort fatal ?

Pénétrer le secret‖ des Forces souverainesVous suffit-il ?… D'un œil‖ tranquille et d'un cœur fier,Les verriez-vous étreindre‖ et broyer votre chair ?Ah ! du fond du néant‖ j'aime insulter ces reines,Et pleurer longuement‖ sur tout ce qui m'est cher.

Versification

Forme
16 quintils (quintils)
Rimes
16(abbab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 quintils
Mots à la rime
a tristesse / vitesse féminine, classiqueb fronts / prompts / ronds masculine, classiquea chauves / fauves féminine, classiqueb reflet / volait / plaît masculine, classiquea sèches / fraîches féminine, classiqueb sinistrement / gémissement / tardivement masculine, classiquea rapides / splendides féminine, classiqueb jour / tour / contour masculine, classiquea hérissent / périssent féminine, classiqueb été / porté / attristé masculine, classiquea crépuscule / recule féminine, classiqueb l'avenir / retenir / finir masculine, classiquea pensées / balancées féminine, classiqueb souverain / d'airain / serein masculine, classiquea blesse / faiblesse féminine, classiqueb miroir / voir / désespoir masculine, classiquea idées / obsédées féminine, classiqueb douleurs / pleurs / couleurs masculine, classiquea enivre / vivre féminine, classiqueb Moi / d'émoi / d'effroi masculine, classiquea moi-même / j'aime féminine, classiqueb demain / main / chemin masculine, classiquea l'aventure / Nature féminine, classiqueb feu / jeu / Dieu masculine, classiquea implacable / inévitable féminine, classiqueb souffrir / chérir / mourir masculine, classiquea inerte / perte féminine, classiqueb soins / moins / témoins masculine, classiquea étincelante / vigilante féminine, classiqueb cristal / oriental / fatal masculine, classiquea souveraines / reines féminine, classiqueb fier / chair / cher masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources