Poésies, 1896· Souvenirs
Une aventure de l’amour
Amour s'est égaré.‖ L'enfant cruel et beauEst entré dans un cimetière.Ses pieds nus ont heurté‖ la dalle d'un tombeau ;Il grelotte, assis sur la pierre.
Il a peur, il appelle…‖ Et le vent de la nuitÉteint sa voix tremblante et douce.Dans l'ombre, tout est blanc‖ et muet… Et, sans bruit,Des ombres glissent sur la mousse.
Devant lui, s'accoudant‖ au bloc brisé d'un fût,Dans des colonnes ruinées,Une d'elles s'arrête…‖ une d'elles qui futUne vierge de seize années.
Elle n'a vu jamais‖ cet enfant rose et nu,Dont l'œil mutin de pleurs se mouille ;Jamais, non… même pas‖ dans un rêve ingénuQue l'aurore joyeuse embrouille.
Elle ne connaît pas‖ tous les savants baisersQu'ont inventés les lèvres souples ;Elle ne frémit pas,‖ alors qu'inapaisésSanglotent les spectres, par couples.
Donc elle ouvre tout grands‖ ses yeux creux et pensifsDevant ce petit être étrange,Et s'étonne qu'il ait‖ des airs aussi plaintifsPuisque sans doute c'est un ange.
Lui, saisi de respect‖ pour ce fantôme pur,Immaculé comme les marbres,N'ose lui demander‖ un chemin court et sûrPour fuir parmi les mornes arbres.
Pourtant, dompté soudain‖ par de poignants effrois,Il prend sa main si pâle et frêle…Puis, tous deux, ils s'en vont‖ sur les noirs gazons froids,Où le grillon jette un cri grêle.
Or l'âme qu'habitaient‖ les neigeuses candeursEt les ignorances sublimes,Croit, en touchant l'enfant,‖ glisser aux profondeursDe très vertigineux abîmes.
Car elle a reconnu‖ l'invincible pouvoirAuquel fut soustraite sa vie ;Tous les amers plaisirs‖ qu'elle vient d'entrevoir,Ce sont eux, eux seuls qu'elle envie.
Et voici que bientôt‖ paraît à son esprit,En souvenir impérissable,Un jeune homme aux traits fiers,‖ qui jadis lui souritEt traça son nom sur le sable.
Elle comprend alors‖ qu'elle n'a point vécu,Et son regard morne retombeSur cet enfant, par qui‖ l'univers est vaincuEt qui règne encor dans la tombe.
Elle peut maintenant,‖ en hâte, mais en vain,Le mener hors du cimetière,Hélas ! car c'en est fait‖ de son repos divinPour l'éternité tout entière.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (26 de 8, 26 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a beau / tombeau masculine, classiqueb cimetière / pierre féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb douce / mousse féminine, classiquea fût / fut masculine, classiqueb ruinées / années féminine, classiquea nu / ingénu masculine, classiqueb mouille / embrouille féminine, classiquea baisers / qu'inapaisés masculine, classiqueb souples / couples féminine, classiquea pensifs / plaintifs masculine, classiqueb étrange / ange féminine, classiquea pur / sûr masculine, classiqueb marbres / arbres féminine, classiquea effrois / froids masculine, classiqueb frêle / grêle féminine, classiquea candeurs / profondeurs masculine, classiqueb sublimes / abîmes féminine, classiquea pouvoir / d'entrevoir masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea esprit / sourit masculine, classiqueb impérissable / sable féminine, classiquea vécu / vaincu masculine, classiqueb retombe / tombe féminine, classiquea vain / divin masculine, classiqueb cimetière / entière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources