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un seul est le mot juste.

Le Coffret de Crusoé, 1932· III Chanson plaintive

La triste histoire de Li-Hung Fong

Louis Dantin· vers libres ou irréguliers, 579 vers

Avez-vous remarqué comm’ les Chinois sont seuls ?Quand je les vois fourbissant leur ling’rieAu fond de leur buanderie,Ils m’font l’effet d’être aussi seulsQue des r’venants qui r’pass’raient leurs linceuls.Ce sont des gens bien pacifiques,Polis, serviabl’s à la pratique ;Tout c’qu’ils vous d’mand’nt, c’est quelques sousPour rendre immaculés vos d’ssous.Ils n’ont pas d’ennuyeus’ faconde ;Ils sont doux, ils n’enguel’nt pas l’monde,Pas mêm’ les jeun’s civilisésQui leur ficht’nt des carreaux brisésEt jett’nt d’la boue dans leur étuve :Ils n’dis’nt leur colèr’ qu’à leur cuve.Les journaux n’port’nt pas en pavois :« L’crim’ sensationnel d’un Chinois ! »Si parfois un diable ataviqueRéveill’ dans leur âm’ flegmatiqueL’esprit féroç’ de quéqu’s aïeux,Ils prenn’nt soin de n’se tuer qu’entr’ eux.Alors, n’est-ç’ pas cruel et rudeQu’ils soient voués à cette solitude ?Car enfin, moins qu’un AfricainUn Chinois n’est rich’ de copains.Tout l’monde évit’ sa faç’ jaunie,Personn’ ne lui tient compagnie ;Il compt’ pour les gens cultivés,Comm’ f’rait une machine à laver.On n’vous voit pas, quand dans sa r’miseVous venez chercher vot’chemiseDépenser vos heur’s en caquet ;À moins que l’prix n’fass’ qu’on se r’biffeVous lui tendez son hiéroglypheEt il vous remet votr’ paquet ;C’est tout. Alors, d’son air mythique,I’ r’tourne à son arrièr’-boutiqueEt lessiv’, lessive, emmuréDans un brouillard moite et serré,Tel un enchanteur de grimoireEnclos seul avec sa bouilloire.

Et pour eux c’qu’est l’plus obsédant,C’est tout c’linge, et personn’ dedans !Façad’s creus’s et faux sign’s de vieQu’augmentent leur mélancolie.Tant d’casaqu’s, de chauss’s, de surtouts,Déserts, n’habillant rien du tout !Et jour et nuit ces fantôm’s flasquesDansent devant eux comme des masquesQu’auraient égarés leurs acteurs :Toilett’s aux frilles séducteurs,Brassièr’s, nids de dentell’s gentillesAyant cont’nu de chic jeun’s filles : —Mais ces corsag’s et ces tutusÉtant vid’s, n’éman’nt qu’la vertu,Et la bicoque en est plus sombreDe s’voir hanter de tours ces ombres.

Cert’s, c’est chose admis’ qu’un ChinoisNe sent rien, qu’son coeur est fait d’bois.Pourtant savons-nous si leur glaceN’ cach’ pas maint r’mous sous la surfaceEt si des fois, au long des ch’mins,Ils ne souhait’raient pas d’être humains ?Il est possib’ que ça les vexeD’êtr’ sans âm’, sans âge et sans sexeEt, quand tous les nègr’s sont égaux,D’fair’ figur’ de simples magots ;D’passer leur existenç’ bourgeoiseDans un mond’ dépourvu d’ Chinoises,Sans pouvoir espérer l’tourmentQu’leur fraient leurs propres garnements.Plus d’un n’a-t-il pas dans sa landeLaissé quéqu’mun à l’oeil d’amandeDont il se remémor’ l’adieu,Un soir, sur le bord du Fleuv’ Bleu ?Ah ! peut’êtr’, ce rêv’ les houspilleD’laver leur ling’ sale en famille !Moi qui vous parl’, dans BeauharnoisJ’ai connu jadis un ChinoisAux yeux bridés, à la faç’ blême,Ayant r’çu, quoiqu’ pas au baptême,L’nom euphoniqu’ de Li-Hung-Fong ;Comm’ de just’ faisant l’métier qu’fontTous ses confrèr’s en savonnage,Mais encor dans son tout jeune âge,P’t êtr’ vingt-deux ans : c’qu’est très curieux,Car les Chinois sont toujours vieux.Il formait, dans c’village agreste,Tout’ la population Céleste,Spectacle d’un peuple ébahi,Toléré, n’aimé ni haï,Mais, en qualité d’créatureÀ part dans l’oeuvr’ de la nature,Tenu à l’écart des humains.On v’nait seul’ment entre ses mains,Sans même l’honorer d’une grimace,À jour fix’ déposer sa crasse.Il rendait l’plastron l’plus foncéBlanc comm’ neig’, luisant et glacé ;Du rest’, n’faisant rien pour déplaire,Et s’mêlant d’ses uniqu’s affaires.Je n’sais par quel décret fatalDans c’même bourg, qu’est mon lieu natal,Au temps que cette histoir’ ramène,Vivait un autre phénomène :Une Till’ v’nue des riv’s du Volga,D’son nom Olga Stephanovska,Dont la figur’ ronde et roussieRévélait tout’ la saint’ Russie.Par quell’ suit’ de faits compliquésEll’ s’trouvait échouée sur nos quais,Les commèr’s en d’visaient sans preuves.Sûr qu’elle avait eu des épreuves,Et l’on disait qu’un vaurien d’gâsL’avait trigaudée aux États.En tout cas ell’ venait d’MaloneEt on l’avait pris’ par aumôneComm’ bonn’, servante et garçon d’courAu foyer du notair’ Latour.C’était une personn’ d’humeur douceEt pas excitée, pour une rousse ;Très fiable à garder les secrets,Ne sachant pas un mot d’français.Or, tandis qu’au fond d’sa cantineLi-Hung-Fong regrettait la ChineEt souvent songeait, attendri,Aux plain’s vert’s, aux moissons de riz,Aux dragons gardant les pagodes,A Con-foo-choo et à ses codes ;La Russ’ voyait par le souv’nirS’étaler les champs d’Irkomir,Luire aux cierges les saint’s icônes,L’samovar verser son thé jaune,Et les vetchernitzy, l’été,Où l’on tourne aux sons emportésDes balalaïkas agiles : —Et tous deux, en voeux inutiles,Rappelaient les jours qu’avaient fui :Elle aussi solitair’ que lui ;Tous deux exilés, sans racine,Loin du sol de leur origine :Cett’ schismatique et ce païenPerdus en terr’ de Canadiens,Sans r’semblanç’ ni pensée communeAvec eux, plus qu’avec la lune.Ils se connur’nt de cett’ façon :La fille, en qualité d’garçon,Faisant ses cours’s hebdomadaires,Lui portait les nipp’s du notaire.L’jeun’ Chinois, toujours bien poli,Disait : « Mam’zell’, comma va li ? »Et cell’ ci, prise à l’improviste,R’piquait en russ’ : « Dieu vous bénisse »En souriant d’un air gênéPendant qu’ell’ vidait son panier.Alors fallait qu’par gest’s on causePour expliquer le prix des choses : —Et souvent l’amour, c’est connu,A surgi de moindre début.Bientôt pour le Chinois timideL’existenç’ n’apparut plus videEt dans son taudis enchantéVint à luire une divinité.D’son côté la fill’ de ScythieSentait éclore une sympathieÉtrang’ pour ce petit-cousinQue l’ciel lui donnait pour voisin,Et dans qui certain charme rareEmberlurait son âm’ tartare.Mais songez d’quell’s difficultésS’entravait leur intimité !L’pauv’ garçon, malgré son astuce,N’pouvait dir’ : « Je vous aime » en russe,Et la fill’ s’trouvait aux aboisD’traduir« Mon cher coeur » en chinois.Ils n’pouvaient pour leur amourettePas mêm’ trouver un interprète :Pas même user, en sign’s discrets,D’la langue digital’ des sourds-muets.Fallait d’viner ; et leur romanceN’avait d’voix que cell’ du silence.Ils s’bornaient à croquer l’marmotEn faç’ l’un d’l’autr’, sans dire un mot,N’ach’vant plus d’compter la lessive.Li-Hung-Fong, pris d’une ardeur vive,Des fois traçait sur un morceauD’papier rose, avec son pinceau,Un anagramm’ sans queue ni têteDécrivant d’son coeur la tempête ;Mais la fill’, retournant c’ fleuron,N’y voyait qu’des barr’s et des ronds.Il lui chantait, d’venant lyrique,Des couplets monosyllabiquesEn saccad’s farcis de bémols,Au trot grêle d’un luth mongolDont il tirait, sur une seul’ corde,Un fouillis de not’s en discorde,Plaignant la mort de Fu-chan-sâ.Vous croyez qu’c’est fair’ l’amour, ça ?Jamais entre eux d’becqu’tées sournoises,C’est banni par les moeurs chinoises :L’attach’ment l’plus désordonnéLà-bas s’prouve en se touchant l’nez.Ils contentaient leurs âm’s novicesD’bons procédés, de p’tits services.Pour qu’l’ami n’fût pas empêchéLa Till’ lui faisait son marché,Et quelquefois, en grand’ cachette,L’aidait à r’passer des manchettes.Li-Hung, en r’tour, lavait les bas,Les bonnets et les jup’s d’OlgaPour rien, hommag’ de son coeur tendre —(Sauf qu’une fois ell’ lui laissa prendreUn pouç’ carré d’une fronç’ de v’loursQu’avait orné un d’ses atours) —Lui offrait, vainquant ses scrupules,Du thé dans des tass’s minusculesEt la régalait d’noix d’ly-chi,D’ros’s confit’s et de gâteaux d’riz.

Mais tout l’temps, dans son âm’ secrète,Il rêvait d’une fin plus concrèteAu mirag’ qui les t’nait charmés,Et s’préparait, à point nommé,À tenter une action d’audace.Un jour donc, ayant pour préfaceÀ sa mie fait l’don d’un anneau,Il lui marqua, par maints signauxRenforcés d’plusieurs anagrammes,Qu’il souhait’rait d’l’avoir pour femme.Même il lui fit un long discoursÀ sa mod’, lui traçant le coursDes béatitud’s fortunéesQui résult’raient d’leur hyménée.L’ayant fait’ sa campagn’ de lit,Il l’emmènerait au Pe-tchi-li ;Dans l’bas-fond d’une petit’ rivièreIls cultiveraient une rizière,Éveillés l’matin par les gongsSonnés aux temples des dragons.Ils s’raient, comm’ tout Chinois doit être,Dévôts au culte des ancêtresEt pareraient d’fleurs de lotusLes imag’s de Confucius.Avec l’âge une famille immenseGlorifierait leur alliance,Et ils coul’raient des jours sereins,Heureux comme des mandarins…Hélas ! cett’ peintur’ déliranteN’offrait qu’du noir à l’âm’ trop lenteD’la Russ’, qu’en montrait du mépris :La pauvre, ell’ n’avait pas compris !Ell’ s’ figurait avec scandaleQu’il lui proposait des chos’s sales,Et f’sait sign’ que non, sans savoir,Mettant le bon Fong au désespoir.Et puis, s’apercevant d’sa peine,Ell’ r’prenait sa figure amèneEt l’consolait, en son fatrasQue l’autre ne comprenait pas…N’est’ c’point piteux ? C’n’est qu’par miracleQu’au travers de si rud’s obstaclesEt de ces tourments amoureux,Malgré tout ils s’trouvaient heureux.Naturell’ment, leur aventureDes caquets d’vint vit’ la pâture,Causant l’émoi des alentours ;Et, par devoir, madame LatourLà-d’ssus fit à sa chambrière,En gest’s, une remontranç’ sévère,Lui signalant qu’il était fouDe s’compromettr’ pour ce Mandchou ;Qu’elle était du mond’ la risée.Mais la fill’, pour une fois rusée,R’çut tout sans émettre un soupirEt n’en fit miett’ qu’à son plaisir.Enfin, sans plus lui chercher noise,On l’app’la Olga la Chinoise,Et sur son passag’ les gaminsCriaient : « Ching » en claquant des mains.

Décembr’ vint sur ces entrefaites,Ramenant le cycle des fêtes,Et déjà des brouillards du cielTombaient les neiges de Noël.Not’ village, malgré sa dèche,S’cotisa pour une nouvell’ crèche,Et d’avance on faisait grand bruitDe c’que s’rait la mess’ de minuit.L’soir arrivé, les carriolesAu tint’ment de leurs clochett’s follesS’ébranlèrent vers le saint lieu,Et dans l’air la naissanç’ de DieuV’nant pour détruir’ nos infortunesSemblait mettre une gaieté commune.Des rangs, des côt’s, des concessionsAffluèrent les processionsDes habitants, vers le villageS’pressant, comme autrefois les Mages.Olga, Till’ d’un pays chrétien,Révérait les dogmes anciens ;Et c’est pourquoi la notairesseVoulut qu’elle allât à la messe.Seul entre tous, le pauvre Li,Resté derrièr’ son établi,Priait l’ombre de ses ancêtres ;Et, voyant passer à sa f’nêtreLes traîneaux de monde chargés,Ici se trouvait étranger.C’est en vain qu’sur son coeur maladePendaient les amulett’s de jade :D’ses idol’s uniqu’ pèlerin,Il s’sentait pris d’un lourd chagrin.Mais quand, parmi cett’ foul’ sereineIl vit soudain, ainsi qu’une reineEn un équipag’ de gala,Apparaître la belle Olga,Puis se fondre en la nuit obscure,C’fut pour lui la dernièr’ blessure.Ainsi tous l’avaient déserté !Alors dans son coeur révoltéSurgit, comm’ monte un incendie,Une pensée subite et hardie.Lui aussi, comm’ les citoyens,Irait au temple des chrétiens !Cett’ fois partageant leur prière,Il se mêl’rait aux homm’s ses frères,Et, risquant d’être renégat,Rendrait hommage au Dieu d’Olga !Sous l’empir’ de cette idée fixe,Sans souci d’une tiolette’ prolixe,Ayant sur sa blous’ d’atelierPassé son pajama brodéEt coiffé sa toqu’ de fourrure,Il partit seul sur la neig’ dure,À pied, suivant l’chemin des berlots ;Et, chanc’lant parmi les cahots,L’visag’ fouetté d’une forte bise,Il monta la côt’ de l’église.

Dans l’temple où l’mond’ s’était presséL’rite était déjà commencé.Li, sans êtr’ vu d’la populace,Au bas d’la nef put prendre placeEt laisser ses yeux éblouisS’emplir d’un spectacle inouï.À la voût’ des centain’s de ciergesLuisaient, dans l’odeur de cir’ vierge,Et sur les fidèl’s assemblésSemblaient l’or des cieux constellés.Au long des colonn’s et des travesCouraient des guirland’s de branchages ;L’autel éclatait de couleurs,De v’lours, de dentell’s et de fleurs,De lampions sur des tig’s de bronze ;Et c’qui lui parut être un bonzeParé d’une chap’ de soie et d’orCirculait parmi ce décor.À gauch’, comme en un coin d’savane,Il voyait s’dresser une cabaneSous l’ombrage de sapins verts,Au toit de chaume recouvert ;Et, sur un coussin de paill’ fraîcheUn ling-hang rosé dans une crèche,Qu’une Impératrice en manteau,Berçait, sous l’oeil de bons chameauxComme en défil’nt des théoriesDans les stepp’s de la Mandchourie ;Tandis que le royal TuteurRecevait d’un air protecteurLes présents et les accoladesDe trois Lettrés du premier grade.Ah ! plus que ses mystèr’s païensCe spectacl’ lui semblait divin,Et son âm’ j’tée hors de sa baseD’la surprise glissait dans l’extase.Cependant un tendre souv’nirÀ son coeur v’nait encor surgir,Et parmi la foul’ prosternéeSon r’gard cherchait sa bien-aimée.Enfin il l’aperçut au loin,Sa coiffe arrangée avec soin,Sa frimouss’ ronde en plein’ lumière,R’muant les lèvres dans sa prière ;Et cet ange dans ce tableauFit son mirage encor plus beau.Puis, il savait qu’c’est à l’égliseQue les mariag’s se légalisent,Et il s’imaginait OlgaS’avançant portée à son brasEn une fête à cell’-ci pareille,Merveill’ parmi tout’s ces merveilles !

Maint’nant, des hauteurs du jubéS’épanchait l’chant du KyrieTonné de derrièr’ les pupitres.Rien n’troubla Li jusqu’à l’épître,Lorsqu’un jeun’ commis, par hasard,D’son côté vint à j’ter le r’gard.Surpris de c’te vision badine,Il fit un signe à sa voisine,Laquell’, tressautant de stupeur,Vit’ment cligna d’l’oeil à sa soeur.En rien d’temps une douzain’ de têtesSe r’tournaient en curieuse enquêteEt contemplaient, l’air médusé,L’Chinois, d’son rêve encor grisé.Hermas Pot’vin, du rang d’La Blouse,Poussant du coude son épouse,Lui souffla, d’étonn’ment transi :« R’gard’moi donc l’Chinois qu’est ici ! »Des balustres aux encoignuresBientôt s’étendit un murmureOù volait l’fait étourdissant ;Et l’murmur’ toujours grandissant,Comme un typhon s’forme d’une brise,Enfin emplissait tout’ l’église,Étouffait l’culte, et sous l’saint toitSoul’vait un général émoi.On criait presque la merveilleÀ des vieux qu’étaient durs d’oreille ;Les fill’s pouffaient, et les enfantsPour le voir montaient sur les bancs.Olga, mêm’, remarquant c’te houle,Et suivant l’geste de la foule,Découvrit d’loin son amoureuxEt rougit jusqu’au blanc des yeux.L’chaos c’pendant dev’nait coupable ;Les refrains d’Nouvelle AgréableSous l’roulis étaient enterrés,Et, dans l’absid’ monsieur l’curé,Ému de c’tapage insolite,S’montrait nerveux dans les saints rites.Seul Li-Hung, grave en son maintien,Priait, n’s’apercevant de rien,Enfin, outrés d’l’irrévérence,Plusieurs notab’s dans l’assistanceS’unir’nt pour mander au bedeauD’fair’ cesser l’désordre au plus tôt.C’t homme obtus, se voyant sans aide,Au mal n’trouva qu’un seul remèdeEt, sans distinguer l’blanc du noir,S’résolut à fair’ son devoir.Vers le Chinois v’là qu’il s’amèneEt dit : « Jeune homme, ça m’ fait d’ la peine,« Mais i’s’rait préférabl’, je crois,« Que tu revienn’s une autre fois… »

Lors à c’t’âme enfin dégourdieS’révéla tout’ la tragédie.Li-Hung vit sur lui, le scrutant,Tous les yeux braqués en mêm’ temps ;Il comprit que par sa présenceIl offusquait les bienséancesEt que cet officier-recorsVenait pour le mettre dehors !Saisi d’une confusion cruelle,En regret vague évoquant celleQui dans l’temple prierait sans lui,L’coeur d’un grand orage envahi,Tout’fois feignant une allur’ forte,Sans r’gimber il passa la porte.

Mais quand sur le perron glacéIl s’vit seul, honni, expulsé,Seul dans la nuit et seul dans l’monde,Alors sa détress’ fut profonde.Et tandis que d’un pas pesantIl s’enfonçait au ch’min glissant,Il roulait de sombres penséesDans son âme bouleversée.Après l’affront par lui commisJamais il n’aurait un ami !Jamais, dans cett’ nation chrétienne,Olga ne pourrait être sienne !Et, partout ne voyant qu’du noir,Il s’perdait dans le désespoir.Quand il eût atteint sa soupente,Quéqu’temps, en une transe absorbante,Il resta, la têt’ dans les mains ;Puis comm’ d’un parti pris soudain,Il se mit, d’façon méthodique,À ranger tout dans sa boutiqueEt, proprement, dans un filetÀ ramasser ses m’nus effets :Son ling’, ses brod’quins de r’change,Sa barrett’, sa tunique à frangesEt les épargn’s que d’puis deux ansIl avait fait’s en blanchissant.Il quittait une lutte inutile !Il s’était dit : « C’village hostileNe m’verra pas un jour de plus ! »Puisqu’ici on l’avait exclus,Il irait, d’ l’ autr’ côté du fleuve,Cett’ nuit mêm’ chercher une plaç’ neuveEt parmi d’nouveaux étrangersFair’ sa tâche, s’étant vengé.Au matin la fil’ des pratiquesEn vain frapp’rait à sa boutiqueEt saurait l’orgueil douloureuxD’un fils de l’Empir’ du Milieu !Ne le voyant plus reparaître,Ils le regretteraient peut-être ;Une du moins, dont le souvenirPlus que tout le faisait souffrir !Oublieux de toute prudence,Il n’songea pas à la distance,Au froid, à la neige, à la nuit,Et, prenant son sac, il partit,Gagnant l’villag’ Perrot, sur l’îleQu’est en face, à plus de trois milles.L’voilà donc, bravant quoi qu’ce soit,En march’ sur le lac Saint-François.

L’vent était fort ; la poudrerieGalopait comme une caval’rieEt sur la glace en grands remousPoussait des aiguill’s et des clous.La neig’ charroyée par la biseEffaçait le ch’min des balisesEt n’formait, dans l’obscurité,Qu’un désert vague, illimité,Où l’air hurlait sans intermède.Ah ! cert’s, la traverse était laide !C’fut une lutte entre le noroitFéroce et l’malheureux Chinois.Par les éléments en dérouteFaut croir’ qu’il a perdu sa routeEt longtemps, en fatals anneaux,Fait l’tour des quat’ points cardinaux.Puis le froid a saisi ses membresEt, par cette nuit de décembreOù l’ mond’ fêtait son beau réveil,L’a couché dans l’dernier sommeil.

Ce n’est qu’après plusieurs journéesQu’une traîn’, de son ch’min détournée,Heurta, sous le verglas caché,Son cadavr’ dur comme un rocher.Ses robes étaient d’marbre, et sa queueÉtait prise dans la glaç’ bleue ;L’horreur de ses yeux grands ouvertsTémoignait c’qu’il avait souffert ;Sur leurs cils, par la mort moulées,On eût dit des larmes gelées.À son cou ses futil’s joyauxLuisaient, étoilés de cristaux.Comme un amoureux d’comédie,Il tenait dans sa main raidieLe carré d’velours de c’falbalasQu’il avait plissé pour Olga…L’filet contenait quatr’ cents piastresTriste épave de ce désastre ;Et ceux qu’en héritèr’nt, ma foi,Ne fur’nt pas tous de vrais chinois.On l’ram’na dans notre village ;Et là, une discussion s’engageSavoir où ses restes charnelsS’raient mis pour leur gîte éternel.Repos’rait-il en foss’ béniteOu, cell’ci d’meurant interdite,En païen s’rait-il enterré ?D’esprit large, notre curéL’comptait pour chrétien dans l’espèceVû qu’il était v’nu à la messe ;Mais l’évêque, à qui on app’la,Contrair’ment résolut le casEt l’ déclara simple infidèle.On n’trouva qu’au rang Sainte-AngèleUn homm’ de bon coeur, Jud’ Leroux,Qui prêta sa terr’ pour un trou.Là on vint l’enfouir sous la neige,Sans oremus et sans cortège,N’ayant qu’sa blous’ bleue pour linceul,Plus qu’jamais, et pour jamais, seul.

Quant à l’Olga, elle eut d’ la peine,Et mêm’ pendant plusieurs semainesPorta du noir et sans témoinsPlus d’une fois pleura dans les coins.Mais, l’deuil lui d’venant monotone,Elle épousa, quand vint l’automne.L’pauvre d’esprit à Paul Daignault ;Et l’beau-pèr’, qu’était un finaud,Vû qu’elle était solide et forte,Lui faisait faucher les récoltesEt trair’ les vach’s soir et matinSans la payer d’un seul centin.

579 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Coffret de Crusoé, ÉDITIONS ALBERT LÉVESQUE, 1932· numérisation poesies.net· Sources