Le Coffret de Crusoé, 1932· V Chanson nomade
Le désert
J’suis Arab’ sans en avoir l’airEt ma vie s’coul’ dans un désert,Une désolation à pein’ pénétréeAu fond de l’Arabie Pétrée,Ousqu’il n’y a rien qu’ du sable gris,Larrabi,Dans la plain’, les butt’s et les creux,Dans les fent’s des galets ocreux,Dans les sandal’s et dans les yeux ;Tant de sable, mon Dieu ! tant d’sable !Comm’ si l’Pacifique, obsédé du diable,Avait filtré à travers tout son sable !Sur ce parterr’ de sable gris,Larrabi,C’qui pouss’, c’est les moignons tordusEt pointus d’quéq’ maigres cactusQu’ont l’air accroupis sur la dune,La nuit, pour fair’ peur à la lune,Et l’ j our, qu’ont l’air de sing’s méchantsPrêts à vous griffer en passant,Et des mouss’s en papier mâché(Ou s’rait-ce d’la cendre ayant cru végéter ?)Qui craqu’nt et s’défont sous votr’ pied.
Pas de trèfle, pas de bruyère,Pas d’foin d’odeur ni d’fougères,Pas de merles dans les buissons,Pas de buissons, et pas d’chansons.Pas d’pacages où le bétail broute,Pas de haies vives et pas d’routes.Ni homm’ ni femm’, bien entendu,Pas plus qu’dans l’paradis perdu.La richess’ de ce royaum’-ci,Larrabi,Est tout’ dans sa superficie ;I’ s’y empil’, sans qu ça renverse,Des mill’s, des kilomètr’s et des verstes.Les patrimoin’s, les parcs Lenôtre,S’mesur’nt d’un horizon à l’autreEt s’étal’nt sous le dur soleilTous plats, tous chauv’s et tous pareils.L’âm’ se sent mince et comm’ fondueD’vant tant et tant d’étendueSi nue ! et quant aux oasis,C’est des cont’s de cerveaux moisis ;Et la mann’, pour s’faire un festinFaudrait se l’ver d’trop grand matin.
C’est dans c’vaste et large paysQu’en bon Arab’ j’ai mon gourbi,Et là, depuis vingt ans entiers,J’fais l’commerce des briqu’s et mortiers,Que pour du biscuit, d’loin en loin,J’trafique à mes frèr’s les Bédouins ;Et Preste du temps, je m’pavaneLoin du sentier des caravanes.J’suis seul, mais je suis libre aussi,Larrabi,Dans c’te capital’ du GobiY a pas d’règlements qui m’embêtent ;Avec moi-mêm’ j’ peux fair’ la fête,J’peux être bolchévik, si j’ veux,Sans qu’ça rend’ les banquiers nerveux ;Et j’suis pas bousculé quand j’passe :La rue occupe tout l’espace.
Mais c’est vrai que l’domaine est chaudÀ rendr’ piteux les hauts fourneaux ;À r’gretter la r’traite bucoliqueD’la sous-cal’ des transatlantiques ;Si chaud, que la plupart des êtresSont empaillés avant de naître,C’qui fait qu’ils ne naiss’nt pas du tout.L’air s’révolte et fuse en grisou,Le soleil ouvre un’ gueul’ de braise ;Pour parasols à c’te fournaiseY a qu’des palmiers aux feuill’s d’enseigneQui laiss’nt passer l’jour comme des peignes.Au fait, sur l’sol que c’feu surplombe,J’suis l’seul écran à fair’ de l’ombreEt j’me r’présente, au coup d’midi,Un copeau dans un incendie,LarrabiPuis c’qu’achèv’ de m’rendre stupide,C’est tant d’ flamme et si peu d’ liquide !Ce que j’donn’rais pour une rivière,Pour une mare, pour une gouttière !Oh ! l’eau qui fredonne et qui rit !Mais, au trou des fossés croupis,Larrabi,I’ n’en rest’ pas, d’puis l’temps qu’ell’ bouille,Assez pour flotter une grenouille,Et j’suis des jours, quoiqu’maladif,Sans l’plus minime apéritif,Forcé, comm’ les chameaux, d’bercerD’espéranc’s mon gosier gercé.
Y a les mirages : c’est drôl’ comm’ tout !C’est des rêv’s qu’on fait tout d’bout ;On voit des tours, des esplanades,Des bois, des fontain’s qui cascadent,Des icoglans et des houris,Larrabi.Mais l’plus rasant de c’phénomène,C’est qu’tout’s les chos’s qui s’y promènent,Les homm’s, les forêts vierg’s, tout çaS’tient et circul’ la tête en basC’qui vous donn’ la sensation bêteD’avoir les antipod’s sur la tête…Et puis c’n’est qu’un nuage farceurQui s’était payé votr’ bon coeur.
Non, c’n’est pas l’pays d’Rarahu !La nuit, les chacals font l’chahut,Quéq’ lion ou quéq’ tigre s’amène,Ou bien de dégoûtant’s hyènesQui dans les môl’s de sable gris,Larrabi,Déterr’nt les macchabées pourrisEt rigol’nt dans leurs faces de fouinesEn s’pourléchant leurs sal’s babines.Vous n’sauriez croir’ comm’ ces animaux-làHurl’nt faux et triste : on dirait un glas !Quant i’ s’mett’nt tous à faire : Hou ! hou !J’ai l’cauch’mar des topapahous.
Et l’simoun, c’est ça qu’est bassinant !Figurez-vous la ros’ des ventsQui de sa tige s’rait secouéeEt s’effeuill’rait sur la contrée ;Ou tous les tuyaux à soupirsCrevés dans l’usin’ des zéphyrs.Comme une caval’rie d’uhlans ivresDu fond d’l’horizon ça dériveDans une charge qu’emporte en l’airL’sol et la toitu’ du désert.C’est tous les tonnerr’s, tout’s les trombes,Tous les cyclones et tout’s les bombes.Pis qu’des goul’s de Mille et une NuitsCa braill’, ça miaule et ça gémit,Larrabi,Et ça souffle à travers votr’ porteTout l’sel et l’soufr’ de la Mer Morte.
Ah ! mais vous’ n’m’avez pas compris !Ou p’t’êr’ vous croyez que j’faribole ?Tout ça, c’est des symboles,Et j’en grimaç’ plus que j’n’en ris,Larrabi,L’désert qui sèch’ dans sa torpeur,C’est la grande solitude de mon coeur ;Et les milliards de grains de sable,C’est tout les atôm’s lamentablesDe mes pensées et de mes rêvesQue mon âm’ retourne et soulève ;Et l’ soleil qui flambe et qui cuit,C’est ma fièvre et c’est mon ennui.La soif qui m’ronge comme un vautour,C’est l’tourment qu’ j’ai d’un grand amour ;Et Pépin’ des cactus, hélas !C’est le coeur de cell’ qui n’m’aim’ pas.Et mon commerce, ah ! mon commerce,C’est les métiers vils que j’exerceD’puis que l’mond’ chic m’a fichu orphelinEt que j’turbine hors du droit ch’min,Nomade, et sevré d’sympathie,A’ caus’ d’mon manq’ d’orthodoxie.Les bêt’s rongeant les cadavr’s désossésC’est les souv’nirs qui dévor’nt mon passé ;Et les mirages foux qui s’renversentC’est mes espoirs que l’sort boul’verse ;Et l’espace vide, illimité,C’est l’fantôm’ de ma liberté ;Et l’simoun qui siffle et qui mordC’est la vie qui, d’tout son effort,M’pouss’ vers le Grand Sahara d’la mort.
169 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Coffret de Crusoé, ÉDITIONS ALBERT LÉVESQUE, 1932· numérisation poesies.net· Sources