L’astronomie, 1830
Chant premier
Exposition du sujet. — Notions générales sur la nature des Corps Célestes ; leur origine ; leur durée. — De la Lumière. — Bienfaits dont l’homme est redevable à l’Astronomie ; la mesure du Temps, la connaissance des Saisons ; le perfectionnement de la Navigation ; le mépris de l’Astrologie. — Abandon du culte du Soleil.
QUEL mortel, vers l’Olympe élevant ses regards,N’a demandé les noms de tant d’astres épars ?À contempler leur cours qui n’a donné des veilles ?J’entreprends de chanter leurs brillantes merveilles,Les lois que leur fixa l’arbitre souverain,Et que l’homme a su lire en ce livre divin.Vous, qui de l’univers maintenez l’harmonie,Ô puissance ! ô lumière ! ô sagesse infinie !Donnez-moi d’entrevoir vos sublimes secrets,Et qu’une voix mortelle annonce vos décrets ££.Je les confie au rhythme, ami de la mémoire.Les cieux de leur auteur nous racontent la gloire :L’homme sort du néant, quand il sait l’admirer.Astres majestueux, c’est à vous d’éclairerL’atôme intelligent, si grand dans sa faiblesse :Le spectacle du ciel prépare à la sagesse .La terre ouvre son sein à vos feux bienfaisants :L’Océan obéit à deux astres pesants ;La brute, par instinct, d’épouvante glacée,Redemande à grands cris leur lumière éclipsée :Tout reconnaît les lois de ces globes lointains,Et l’homme crut long-temps y lire ses destins.Cieux, montrez-nous celui dont vous êtes l’image :L’étude est à ses yeux notre plus digne hommage.L’être aux sens imparfaits a dans le firmamentPlacé de ses travaux le plus beau monument ;Mais il est des secrets que la docte UraniePour d’autres temps réserve aux regards du génie.L’homme a sondé des cieux la vaste profondeur,Révélé des soleils la marche et la grandeur :Parmi ces feux lointains, qui roulent sur nos têtes,Chaque jour, plus puissant, son œil fait des conquêtes ;Des astres inconstants, qui ne brillent qu’un jour,Son art trace l’orbite, et marque le retour.Un mortel nous apprit qu’une force invisibleAnime et fait mouvoir la matière insensible.Tous ces mondes brillants, dans l’espace lancés,Attirés l’un par l’autre, y restent balancés,Et, soumis à Newton, dans leur orbite immenseGravitent par leur poids, qu’affaiblit la distance.Mais quel est ce pouvoir, ce don mystérieux,Par qui tout pèse, attire, et flotte dans les cieux ?Quel peut être ce vide, océan de lumière,Où tant d’astres brillants achèvent leur carrière ?Hélas ! l’esprit de l’homme est étroit et bornéComme le globe obscur sur lequel il est né :Mais, tout faible qu’il est, il prend un vol sublime :Du ciel qui l’environne il a franchi l’abîme ;Et, de ces grands travaux, sous des lauriers en fleurs,Uranie entretient ses immortelles sœurs.L’homme ne peut atteindre à la cause première :Le temps, la pesanteur, l’espace, la matière,Que l’esprit croit comprendre, et ne peut définir,Cacheront leur essence aux âges à venir.Appelés, en naissant, à de pompeux spectacles,Nous vivons, nous marchons entourés de miracles ;Mais, témoins assidus, nous pouvons chaque jourSans assigner leur cause, attendre leur retour ;Et tout ce qu’à nos yeux l’ordre des temps ramèneCesse d’être un prodige, et n’est qu’un phénomène.Le temps, de la science observant les progrès,D’une main patiente accumule les faits.Épiant la nature, il sonde ses problèmes,Confirme les calculs, et détruit les systèmes .Trop long-temps les succès à nos vœux accordés,Par notre impatience ont été retardés :On voulut, dédaignant la route la plus sûre,Au lieu de l’observer, deviner la nature ;Et, son prisme à la main, l’imaginationConstruisait l’univers sur une illusion.La terre, six mille ans, fut le centre du monde ;Soleil, ta place alors n’était que la seconde ;Les sphères s’élevaient dans la voûte des cieuxPour guider notre route et pour charmer nos yeux.Enfin, reconnu roi des mondes qu’il attire,L’astre dominateur recouvra son empire.Quelques globes obscurs qui roulaient à l’entour,Inondés de ses feux, composèrent sa cour,Et, rejetée au loin dans la vaste étendue,Notre terre à son roi fut peut-être inconnue.Mais ce père des jours par lui-même embellis,N’est qu’un de ces soleils dont les cieux sont remplis ;Innombrables, brûlants, puissants comme lui-même,Sans doute ils sont aussi le centre d’un système ;Dans l’espace profond jetés confusément,Ils répandent la vie avec le mouvement ;Ils marchent entourés de nombreux satellites,Et l’univers n’a plus ni centre ni limites.Notre brillant soleil, dans cette immensité,N’est qu’un point ; notre terre, un atome habitéPar-delà tous ces cieux et ces voûtes profondes,Que peut-il exister ? D’autres cieux, d’autres mondes ;Et plus loin, l’infini, l’abîme. Ô quelle voix,Quelle voix me dira si ces cieux que je vois,Ne sont que des déserts inanimés, immenses,Ou le brûlant séjour d’autres intelligences ?N’en doutons point, ces cieux ont leurs contemplateurs ;Un spectacle si beau n’est pas sans spectateurs :Ces feux, ce mouvement, ces torrents de lumièreNe sont pas prodigués pour l’inerte matière ;Et partout la pensée, animant ces déserts,Vivifie, ennoblit, explique l’univers.Exilé sur un point de l’immense étendue,L’homme a dans cet abîme osé plonger sa vue :Pour qui sont, disait-il, ces cieux levés sur moi ?Et l’orgueil répondait : Tout fut créé pour toi.Mais un juge plus sûr, la science sévère,Lui montrant ce qu’il est, le détrompe et l’éclaire.Ce globe, poursuit-il, où je traîne mes jours,Quel instant l’a vu naître ? exista-t-il toujours ?Une voix lui répond : Arrête, téméraire,Éternel ou créé, ce monde est un mystère ;Jamais tu ne saurais entrevoir seulementNi son éternité, ni son commencement.Il faut choisir pourtant : oseras-tu prétendreÀ ces siècles sans fin, que tu ne peux comprendre ?Éphémère habitant d’un fragile univers,Quel pouvoir fixerait ces éléments divers,Lorsqu’on voit dans le ciel des astres disparaître ?Rien ne périt : tout change, excepté le grand Être .Quelquefois les parvis du lointain firmamentS’éclairent tout-à-coup d’un vaste embrasement :Il croit, et parcourant ces demeures profondes,L’incendie en fureur y dévore des mondes .L’Éridan, le Permesse, ont su le confirmer.Précipité des cieux qu’il allait consumer,Phaëton nous atteste un de ces grands désastres.Ses sœurs, que leur douleur plaça parmi les astres,Pleurent en gouttes d’ambre un frère trop puni.Et vous, céleste chœur, près d’elles réuni,Parlez, filles d’Atlas, Pléiades favorables,Du pilote incertain déités secourables :On dit que sur le front du taureau radieuxUn de vos sept flambeaux s’est éteint dans les cieux.Mère du sage Hermès, Alcyone, Sterope,Timide Céléno, Taygète, et vous, Mérope,Est-il vrai que l’Olympe ait vu le sort jalouxVous ravir une sœur qui brillait parmi vous ?Des mondes ont péri dans ces vastes naufrages ;D’autres ont pu sortir de l’abîme des âges,Soit qu’échappé du sein d’un orbe étincelantUn débris enflammé s’en éloigne en roulant,Soit, et j’en crois Herschell, que dans son atmosphèreLe soleil ait produit une vapeur légèreQui, d’atomes flottants attirant le concours,Obéit à cet astre et le suit dans son cours.L’espace laisse errer cette masse fluide,Et sa rotation sur son axe rapideDétermine sa forme en un corps arrondiQue vingt siècles peut-être ont à peine attiédi.C’est un soleil nouveau que le monde a vu naître,Lumineux par lui-même, et qui va ne plus l’être ;Mais non solide encore, et dans l’immensitéLançant d’autres débris de son disque agité.Maîtrisés, en tournant, par la loi qui les presse,Son équateur s’élève, et son pôle s’abaisseÀ mesure qu’il fuit dans les plaines du cielLe foyer enflammé de l’astre paternel ;Sa chaleur s’amortit, sa matière plus denseRègle enfin sa vitesse en gardant sa distance :Le globe ardent n’est plus, et l’on voit en son lieuRouler un monde éteint autour d’un astre en feu.Tel fut le sort, dit-on, des sœurs de notre sphèreQui jaillirent des flancs de leur glorieux père ;Et, sur un même plan, circulant à l’entour,Forment une ceinture au dieu brillant du jour.Ô Muses, pardonnez, si d’une main mortelleJ’ajoute à votre lyre une corde nouvelle ;Mais la science dicte, et confie à mes soinsLes fastes de ces temps qui furent sans témoins.La terre à tous les yeux raconte son histoire ;Du feu qui l’embrasa tout garde la mémoire ,Il brûle, il vit encor dans ses gouffres profonds.Cette douce chaleur et ces rayons fécondsQue le soleil sur nous chaque matin ramène,Effleurant notre globe, y pénètrent à peine :Ils sont loin d’égaler le foyer souterrain,Reste des feux ravis à l’astre souverain ,Et que le temps a vus, dans leur ardeur première,En torrents enflammés dissoudre la matière,Vitrifier les rocs et les métaux divers,Et suspendre en vapeurs l’Océan dans les airs.Mais sur le globe enfin les ondes rappeléesD’un continent à l’autre ont rempli les vallées .Sous la terre, le feu trouvant un aliment,Compose, décompose, agit incessamment ;Et, lorsqu’il s’éteindra, la sphère refroidieRoulera dans les cieux une masse engourdie.Quoi ! l’ouvrage de Dieu, dit l’esprit étonné,À de tels changements serait-il destiné ?Si la glace et le feu, se disputant l’empire,Combattaient pour créer et créaient pour détruire,Le désordre serait la loi de l’univers !Former, peupler, briser tant de globes divers !Que devient la sagesse éternelle et profondeQui pour le conserver a fait naître le monde ?Mais vous, êtres bornés, ouvrage de ses mains,Quel droit vous fut donné de juger ses desseins,Et d’appeler désordre une règle constanteQui soumet à la mort la nature vivante ?L’insecte, dont le corps se dérobe à vos yeuxÉphémère habitant d’un chêne audacieux,En parcourt dans sa vie une branche touffue,Et croit de l’univers mesurer l’étendue.Ce géant des forêts y régna cinq cents ans,Il couvrit son canton de superbes enfants ;Sa tête fut un monde, où des peuples sans nombreVivaient de sa substance et dormaient sous son ombre ;Il vit naître, chanter, mourir sous ses rameauxDes générations d’insectes et d’oiseaux ;Et le voilà, des vers insensible pâture,Subissant à son tour la loi de la nature.Son sort nous est commun : la terre au monde entierN’est pas ce qu’auprès d’elle était ce chêne altier.Et vous vous étonnez ! vous invoquez pour elleLe droit d’une existence immuable, éternelle !Chaque être, chaque monde est borné dans son cours ,Il faudrait s’étonner si tout durait toujours ;Si, dans l’espace étroit d’où bientôt tout s’écoule,Les générations s’accumulaient en foule ;Si rien n’était changeant dans le monde animé,Et si, tout consumant, rien n’était consumé .Le mouvement, le feu, le temps et la matièreRenouvèlent l’aspect de la nature entière.Père de la chaleur, source de la clarté,Le feu, sans s’épuiser, remplit l’immensité.Caché dans tous les corps, âme de la nature,Il consume et répare, unit, divise, épure ;Principe créateur, principe dévorant.Le feu, par qui tout vit, détruit tout en courant.Rien ne reste en repos : la matière agitéeSe dissipe et revient, dans l’espace emportée,Éternel aliment d’un foyer éternel ;Et le dieu destructeur, parricide immortel,Saturne, dont la faim n’est jamais assouvie,Engloutit les enfants qui lui durent la vie.La fable nous instruit : la sage antiquitéD’un voile transparent couvre la vérité.Gardons-nous d’interdire à l’être inaltérableLe droit de faire un monde autant que lui durable.Il peut tout ce qu’il veut ; et notre vanitéAssigne une limite à l’être illimité !Tous les corps à nos yeux se transforment sans cesse ;J’y vois sa loi suprême, et j’en crois sa sagesse.L’homme interroge en vain et la terre et le ciel,La nature, le temps : Dieu seul est éternel :Tout naît, tout vit par lui ; sa parole est féconde,La nature est la loi qu’il a donnée au monde ,Et qui doit gouverner les astres radieux,Tant qu’il leur permettra d’exister à ses yeux.Ah ! ne réclamez pas pour des sphères sans vieCette immortalité que le sort vous dénie !Voyez si leur état atteste vainementLeurs révolutions et leur commencement.Ces astres inégaux qu’en ses vastes limitesRetient le dieu du jour, planètes, satellites,Roulent vers l’Orient sur leur axe incliné.Comment un même cours leur fut-il ordonné,Si ce n’est qu’échappés du centre du système,Le dieu leur imposa la loi qu’il suit lui-même ?La matière, docile au principe moteur,A fui le double pôle, et gonflé l’équateur ;Mais, pour qu’elle obéît, loin du centre emportée,Il fallait que le feu l’eût soumise et domptée.Dans leur zone d’azur, ces filles du soleilSemblent, l’environnant d’un brillant appareil,Prouver leur origine, et nous marquer la placeD’où le bras de ce dieu les lança dans l’espace.Leur distance à tes yeux, Buffon, l’atteste encor ;Quand de l’orbe de flamme elles prirent l’essor,Suivant sa densité, dans l’immense étendue,Chacune s’arrêtant demeura suspendue .Eh ! comment méconnaître, à ces signes certains,De ces mondes créés les mobiles destins ;Surtout, lorsque portant un même témoignage,Le moindre satellite à ces lois rend hommage ?D’un éclat emprunté tous brillent à nos yeux ;Du couchant à l’aurore ils roulent dans les cieux ;Ils disent à quel astre ils doivent la naissance,Et leur forme est témoin de leur incandescence.L’un est encore en feu ; l’autre, toujours errant,Promène dans l’espace un disque transparent ;La terre est refroidie, et peut-être la glaceDe la pâle Phœbé couvre déjà la face .Ainsi, tous ont subi des changements divers :Changer est le destin, la loi de l’univers ;Le temps fuit, la nature élabore, et chaque êtreNaît, croît, vit un moment, et s’éteint pour renaître .Mais qu’importe après tout aux mortels curieuxCette immortalité des astres radieux ?Notre œil ne peut braver leurs moindres étincelles,Et nous leur demandons des clartés éternelles !Sachons plutôt jouir de leurs bienfaits constants.Ces clartés que sur nous leurs disques éclatantsVersent incessamment dans l’étendue immense,Remplissent l’univers qu’anime leur présence.Sans corps, sans pesanteur, et pourtant colorés,Élancés de leur source, et non pas attirés,Ces filets déliés d’impalpable lumièreViennent du fond du ciel frapper notre paupière.Ils tracent dans leur route un sillon radieux ;L’éclair est moins rapide ; et, tandis qu’à nos yeuxLe balancier du temps mesure une seconde,Vingt fois ils franchiraient l’axe de notre monde :Prodige de vitesse à l’homme révélé,Que son œil ne peut suivre, et qu’il a calculé !Vainement ce soleil, père de la nature,Se trouve séparé de notre sphère obscurePar plus d’un million de ces vastes degrésQue du nord au midi Delambre a mesurés ;Un instant nous transmet sa flamme inépuisable ;Et telle est de ses sœurs la distance effroyable,Qu’il en est dont les feux, l’un de l’autre jaloux,Courent dix ans, cent ans pour venir jusqu’à nous.De ces traits lumineux, délices de la vue,Quelle est donc la nature ? elle reste inconnue.Messagers de la flamme, ou privés de chaleur,Chacun des sept rayons apporte une couleur.Tant qu’ils restent unis, ils brillent sans rien peindre,Tout est blanc : tout est noir, s’ils viennent à s’éteindre.Ces gerbes que le prisme a su décomposerL’art ne peut les connaître, et peut les diviser.Que l’angle du cristal les sépare et les brise,La palette se couvre, et je vois, ô surprise !Le pourpre, l’orangé, l’améthyste, l’azur,Le vert, ami de l’œil, le saphir, et l’or pur,Phénomènes brillants des jeux de la lumière,Qui prêtent leur éclat à la nature entière ;Nobles enchantements d’un art ingénieuxQue l’écharpe d’Iris reproduit dans les cieux.Les effets des rayons sont un autre miracle :En approchant des corps, un invisible obstacleLes force à rejaillir dans un angle pareilÀ celui qu’ils formaient en tombant du soleil.Si le corps, leur ouvrant un passage facile,Se laisse pénétrer par leur flèche subtile,Dans le dédale obscur que forment ses tissusCeux-ci sont repoussés, et ceux-là sont reçus.Attirés, détournés, les uns, dans leur carrière,Sous mille angles divers font jaillir la lumière,Et du corps transparent sortent victorieux ;Les autres, absorbés, s’éteignent à nos yeux.Il en est quelquefois dont les flammes errantes,Remontant vers le ciel en gerbes transparentes,Sur l’opaque surface épanchent leurs reflets,Leur émail sur les prés, leur or sur les guérets ;La nature sourit, et la robe de FloreRend les rayons amis dont elle se colore.Lumière de la vie, astres consolateurs,Par qui sont animés ces tableaux enchanteurs,Vous qui, toujours roulant sur la voûte du monde,Ramenez des saisons la présence féconde,Je dirai vos bienfaits et vos feux éclatants.Leur marche régulière a mesuré le temps.Mesurer ce qui fuit, sans laisser nulle trace,Ce qui fait la durée, et n’est pas dans l’espace,L’homme a dû ce grand art au dieu père du jour.De l’astre, en un point fixe, observant le retour,Et suivant ses progrès dans sa course ordonnée,Il apprit à compter les jours, les mois, l’année.D’abord à l’inventeur d’un facile appareilL’ombre trace, en tournant, la marche du soleil.Dans le passage étroit qu’offre un vase infidèle,L’eau marque, en s’écoulant, l’heure qui fuit comme elle.Mais l’art vient nous offrir des secours plus certains :Un instrument fragile, ouvrage de nos mains,Et qu’anime l’effort d’une faible spirale,Suit le cours du soleil d’une vitesse égale.Dès que l’homme eut soumis à l’art ingénieuxLa mesure du temps et la marche des cieux,Ce livre étincelant, qui s’ouvrait à sa vue,Lui montra des saisons la route mieux connue,Et, pour prix des efforts qu’il oserait tenter,Un monde à conquérir et Neptune à dompter.Jadis le nautonier, dans sa course timide,N’osait perdre de vue un rivage perfide :Son courage lui dit : Franchis les flots amers,Et lis au front des cieux ta route sur les mers.Si l’humide nuage a déployé ses voiles,L’aimant sera ton guide à défaut des étoiles.Sur un pivot aigu légèrement porté,Toujours en équilibre et toujours agité,L’acier t’indiquera sur sa mobile roueL’angle qu’offre le pôle au sillon de ta proue.Le ciel est-il d’azur ? armé de ton secteur ,Invoque Cynosure, et jugeant sa hauteur,Détermine à l’instant la ligne que ta courseTrace entre l’équateur et l’étoile de l’Ourse.Ton vaisseau vole au loin sur l’abîme emporté,Mais ce plomb, qu’à la place où ta main l’a jetéRetient quelques instants un liége qui surnage,Mobile point d’appui, tend ce faible cordageDont les nœuds, effleurant la surface de l’eau,Mesurent la vitesse imprimée au vaisseau.Cet indice, il est vrai, peut tromper ton attente.Quel chemin a décrit, dans sa marche éclatante,Du port que tu quittas, le roi du firmament,Jusqu’au flot que ta nef sillonne en ce moment,C’est ce que t’apprendront les doctes Immortelles.Consulte de Breguet les aiguilles fidèles,À l’heure où le soleil, cherchant d’autres climats,Portera vers le nord les ombres de tes mâts :L’aiguille te dira, par sa pente avertie,Quelle heure on compte au port d’où ta nef est sortie,L’espace parcouru par l’astre radieux,Et le point qu’il occupe à la voûte des cieux.Alors tout est connu : déjà, dans ta pensée,Du pôle à l’équateur une ligne est tracée,Et le point où ce trait divise en le touchantCelui qui réunit l’aurore et le couchant,Est la place où ta nef, dans la plaine liquide,Glisse légèrement sur sa quille rapide,Et qui tient suspendus sur le gouffre écumantTa gloire, tes destins, et tes jours d’un moment.Mais quoi ! lire à son gré dans la voûte azurée,Conquérir l’Océan, calculer la durée,Sur l’ordre des saisons interroger le ciel,Est-ce assez pour l’orgueil d’un fragile mortel ?Non : le ciel tout entier veille à sa destinée ;Des astres pour lui seul la marche est combinée :Au jour de sa naissance attentifs spectateurs,Ils seront désormais ses guides, ses flatteurs :Ils ont à l’heure même écrit en traits de flammeLes frivoles destins d’un prince ou d’une femme.Diane et Sirius du séjour éthéréObservent tous les pas d’un mortel ignoré.Qu’un fougueux conquérant, aux plaines de Pharsale,Dispute à son rival la palme triomphaleEt l’empire d’un monde inconnu de tous deux,Le soleil voilera son disque lumineux,Les cieux seront troublés, et la comète ardenteAnnoncera César à la terre tremblante.Voilà donc la faiblesse et l’orgueil des humains !Si leur sort est écrit au livre des destins,Y lire est le grand art, la suprême science ;Il faudra conjurer la maligne influenceDe ces globes lointains qui ne s’informent pasSi des êtres pensants végètent ici-bas ;Et, prompts à profiter de nos terreurs secrètes,Ceux qui d’un ciel muet se font les interprètes,Promettront aux mortels, pour les mieux asservir,De sonder, d’expliquer, de changer l’avenir :Esclavage honteux sous un joug ridicule,Imposé par la fourbe au vulgaire crédule !Qui brisera ces fers ? Le sage, dont la voixDes cieux que l’on redoute expliquera les loix.Leurs feux ne peuvent rien sur notre destinée.Que la vérité montre à la terre étonnéeDe ces astres lointains l’ordre mystérieux,Et l’homme adorera la main qui fit les cieux.Il n’invoquera plus d’impuissantes planètes ;Il saura d’un œil ferme attendre les comètes ,Et fouler sous ses pieds les oracles menteurs,Les superstitions et les vaines terreurs.D’un bout du monde à l’autre, éclairés ou sauvages,Les peuples au soleil ont voué des hommages ;Tous ils ont adoré, sous mille noms divers,Dans le père du jour le dieu de l’univers.Un miracle éternel, garant de sa puissance,Le signale en effet à leur reconnaissance :L’empyrée est sa cour, ses dons sont la clarté,La chaleur, les saisons, et la fécondité.Par lui, tout naît, se meut, croît, végète ou respire ;Un seul de ses regards traversant son empire,Porta l’intelligence aux mortels imparfaits ;Leurs autels ont prouvé le prix de ses bienfaits.Babylone, Éleusis, si pleines de mystères,Ceux qu’abreuvent du Nil les ondes salutaires,Et le Perse, et l’Inca, l’un à l’autre inconnus,Invoquaient Adonis, Memnon, Hercule, Orus.Ouverts aux premiers feux dont l’Orient se doreLeurs temples attendaient le retour de l’aurore.Les prêtres, prosternés devant l’astre du jour,Au nom de l’univers saluaient son retour.Leurs vœux lui demandaient de fertiles années,Pour les jeunes époux des chaînes fortunées,De longs jours pour les rois, pères de leurs sujets,La victoire aux combats, l’abondance, la paix :Vœux impuissants de l’homme offerts à la matière !Le dieu n’entendait pas la stérile prière.Mais sitôt qu’à la terre une puissante voixEût appris que cet astre est soumis à des lois,Qu’à mesure que l’œil plonge dans l’étendue,Mille et mille soleils s’offrent à notre vue,Que son empire immense est cependant borné,Le roi devint sujet, le dieu fut détrôné,Et l’homme, s’élançant dans la sphère infinie,Fut plus grand que ces dieux qu’abaissait son génie,Surtout quand des soleils mesurant la hauteur,Il osa s’élever jusqu’à leur créateur.Tous les peuples pourtant ont de ce culte antiqueGardé, sans le savoir, l’image symbolique.Oh ! combien la science a renversé d’autels !Digne objet à son tour du culte des mortels,Qu’elle porte à Dieu seul un encens qu’elle épure.Partout, lorsque l’hiver attriste la nature,Les temples sont en deuil, les autels sont voilés ;Vers les cendres des morts les mortels rappelésPleurent l’astre du jour comme eux prêt à s’éteindre,Et conjurent Typhon qu’ils ne peuvent plus craindre.Que le printemps au ciel rende un éclat nouveau,Partout dans les lieux saints s’allume le flambeau ;C’est l’astre qui renaît, et partout se déploieLa guirlande de fleurs, symbole de la joie.Il semble que ce jour, qui vient charmer les yeux,Ait réconcilié la terre avec les cieux ;Et chez les peuples même où la foi plus sévèreOffre un encens plus pur au dieu qu’elle révère,Des rites du vieux temps, non encore effacés,Le sens mystérieux se fait entendre assez.Voyez, quand des beaux jours la fête solennelleRend sa splendeur antique à la ville éternelle,Parmi les flots d’encens, les fleurs et les flambeaux,Marcher le Christ vainqueur de la nuit des tombeaux.Les cloches, les clairons, les foudres de la guerre,De leurs cent voix d’airain l’annoncent à la terre.L’astre resplendissant, qui, sur ces mêmes lieux,Fit lever autrefois tant de jours glorieux,Des rayons du printemps dore les sept collines,Et redouble l’éclat de ces pompes divines.Le chœur des Chérubins prélude à ces accords,Et le Tibre à regret s’éloigne de ces bordsOù d’un double portique, en un profond silence,Un peuple prosterné couvre l’enceinte immense.Tout-à-coup, sur le front du dôme audacieuxQue l’art de Michel-Ange éleva dans les cieux,Au milieu des éclairs et du bronze qui tonne.Un prêtre, le front ceint d’une triple couronne,S’avance, étend le bras, et des cieux entr’ouvertsAppelle les bienfaits sur Rome et l’Univers,
530 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’astronomie, Paris, FIRMIN DIDOT, FRÈRES, LIBRAIRES, 1830· numérisation wikisource.org· Sources