Les amoureuses, 1858· La double conversion Conte en vers
La double conversion
I
C’est un dimanche, — au jour tombant, —Place Royale, et sur un banc,A gauche, en entrant par la grille,Que le jeune André rencontraLa petite juive SarahEt qu’en eux l’amour opéra.Qui dit juive dit belle fille,Et pourtant n’en dit pas assezSur cette chair dorée et ferme,Sur ces cils longs et retroussésQui s’allongent quand l’œil se ferme ;Ces cheveux roux si bien tressés,Ces pieds mignons si mal chaussés,Et la double pêche qu’enfermeLe plus naturel des corsets ;Bref, sur toute la portraitureDe la charmante créatureDont André fut assez heureuxPour être aimé, — quoique amoureux.En un rien, la chose fut faite :Mieux que moi vous savez commentSe passe un pareil tête-à-tête ;L’amoureux est toujours très bête,On le trouve toujours charmant ;Il pousse un soupir, — elle un autre.« — Quel est ton nom ? — Quel est le vôtre ?« — Je m’appelle André. — Moi, Sarah. »Chacun se rapproche en cachette,Chacun cherche ce qu’il diraEt qui des deux commencera.C’est le premier coup de fourchette.Il est toujours silencieux.Les amants se parlent des yeuxEt ne s’en comprennent que mieux— A franc regard âme loyale.Or, ce soir-là, place Royale,On se comprit du premier coup,Et partant, l’on s’aima beaucoup.
A quelques pas du joli groupeFormé par nos deux amoureux,Se jouait un air langoureux,Que la musique de la troupeSemblait choisir exprès pour eux.Du haut des toits, du haut des branches,Un tas d’oiseaux, — mis en gaietéPar l’aspect d’un beau soir d’été, —Chantaient, chacun de son côté.Au bas, le public des dimanches,Luisant d’aise et de propreté,Allait, venait en liberté :— Fillettes en cornettes blanches,Bons bourgeois remplis de santé,Puis de grosses mères bien franches,Puis des amants en quantité.Frais tableaux ! spectacle enchanté !Quel cœur n’auriez-vous dilaté !
Pour ma part, et dans le grand nombre,J’en sais deux qui n’y tinrent pas ;L’air était frais, la nuit plus sombre,La musique jouait très bas…Leurs mains se cherchèrent dans l’ombre,Leurs yeux cessèrent de jaserEt l’on entendit un baiser.
II
En amour les heures vont vite ;On n’a pas le temps de se voirQu’il faut se quitter sans savoirComment on pourra se revoir.« Adieu, cher. — A bientôt, petite. »Et par des chemins différentsNos pauvres amis, tout pleurants,S’en retournent chez leurs parents.En passant le coin de la rueSaint-Antoine, André s’assuraQue sa mie était disparue ;Puis, ne voyant rien, il rentra,Le cœur gros et plein de Sarah.Son père allait se mettre à tableComme il arrivait : « Assieds-toi,« Mon garçon, et fais comme moi. »André s’assit. « Ah çà ! pourquoi« Rentres-tu si tard et si coi ? »André se tut. « Quel détestable« Enfant tu fais ! » André pâlit.Se leva, recula sa chaise.Et, prétextant un grand malaise,Dit bonsoir et fut à son lit.« Voilà qui n’est pas ordinaire ! »Grommela d’un ton débonnaireLe père André tout interdit ;Et de ce coup il en perditL’entrain, la soif et l’appétit.C’était bien la crème des hommesQue ce père André : soixante ans,La verdeur d’un mois de printemps,De la gaieté, toutes ses dents,Et rien de ces vieillards rogommes,Très sévères, très exigeants,Qui détestent les jeunes gens.Ancien brigadier aux gendarmes,Sa bonne mine sous les armes,Son mollet ferme, son teint frais,Tout cela, — quelque temps aprèsQu’il fut retiré du service, —Lui valut la place de suisseA Saint-Louis dans le Marais.Riche d’un revenu fort mince,Il vivait là, très retiré,En bas blancs, en habit doré.En culotte courte, adoréDe son fils et de son curé ;Au total, heureux comme un prince.Mais, ce soir-là, voyant AndréSi triste, si désespéré,Il en eut le cœur déchiré,Et, quand il se fut assuré,En bonne mère vigilante,Qu’André n’était pas endormi,Il vint prendre sa main brûlante,Et, d’une voix quasi tremblante,Il lui dit : « Qu’as-tu, mon ami ? »L’enfant soupirait en silence…« Tu souffres ? Où donc souffres-tu ?« As-tu pris froid ? t’a-t-on battu ? »Lors, voyant son père éperdu,Notre André se fit violenceEt convint, sans plus de détour,Qu’il souffrait d’un grand mal d’amour.A cette fuis, ce fut au tourDu bon suisse de ne rien dire.Il était là, — se demandantS’il devait se fâcher ou rire.Mais se taire était plus prudent,Il se taisait : — en attendant,L’autre allail son train, prétendantQu’après tout, on était en âge,A vingt ans, d’entrer en ménage,Et qu’en un pareil accidentLe plus vite était le plus sage ;Surtout qu’il ne s’agissait pasD’un de ces amours de passage,Où le cœur se moque tout basDes sottises que fait la tête,Mais bien d’un de ces sentimentsImplacables, quoique charmants,Qui vous assaillent par momentsComme un sort que quelqu’un vous jette.Puis, passant aux et cœteraQue l’on devine et que j’abrège,André s’agita, pérora,Fit les cent coups, cria, pleura,Le tout en l’honneur de Sarah.Davantage, que vous dirai-je ?Le suisse se laissa toucherPar cette éloquente tendresseEt voulut, — mais sans se fâcher, —Que son fils lui donnât l’adresseEt tous les noms de sa maîtresse.Promettant, dès le lendemain,De se rendre à l’aube chez ellePour voir à demander sa mainAux parents de la demoiselle.Une fois cela bien promis.Tous deux furent vite endormis.
III
Le lendemain, avant la messe,Le suisse, selon sa promesse,Vous prend son gilet de veloursBoutonné d’argent sur la hanche,Sa redingote à brandebourgs,Ses bas fins, sa culotte blanche.Des manières à l’unisson,Et, de cette noble façon,(layne le quartier où demeureL’amoureuse de son garçon.Quoiqu’il fût encor de bonne heure,Paris, depuis longtemps levé,Avait à peu près achevéLa toilette de son pavé ;On ouvrait déjà les boutiques,On entendait se querellerLes porteurs et les domestiques,Les grandes charrettes rouler,Les chiens et les enfants hurler.Pensez que notre ancien gendarmeNe savait guère à qui parlerAu milieu de tout ce vacarme,Quand, — devant le temple des Juifs,Le bec en trompe, les yeux vifs,Laide à ravir, sale à merveille,Il vit une petite vieilleQui balayait dévotementLe portique du monument.Notre suisse, au premier moment,Se demanda si décemmentIl était d’un bon catholiqueDe parler à cette hérétique ;Mais, — son curé n’étant pas là, —L’homme d’Église s’envola,Et c’est le père qui parla.
Or, quels ne furent pas sa rage,Son horreur, son saisissement,Quand, — après maint renseignement,Maint caquet et maint commérageSur ce qui touchait à Sarah, —La bedelle lui déclaraQue c’était proprement sa fille.« Mais, saçrebleu ! je ne veux pas« D’une juive dans ma famille ! »Dit-il en reculant d’un pas.« Que le Dieu d’Israël m’écrase,« Fit la vieille, si j’entends rien« A ce que veut dire la phrase« De cet insolent de chrétien !« — Apprenez que je suis d’Église,« Reprit le vieux, et sachez bien« Que je crèverai comme un chien« Avant que mon cœur s’en dédise :« André peut faire la sottise« D’épouser une juive ; mais« Je ne la recevrai jamais.« — Sarah chez vous ! Dieu m’en préserve !« — Il suffit ; mais si quelque jour« Je la trouve à rôder autour« De mon garçon, je lui réserve« Quelques coups de cravache pour« La dégoûter de son amour.« — Soit ! mais si votre fils s’avise« De passer par devant chez nous,« Il pourra, quoiqu’il soit d’Église,« Recevoir quelques mauvais coups. »L’entretien allait de la sorteEt n’allait pas mal, comme on voit ;Déjà les vilains de l’endroitS’attroupaient autour de la porte,Quand le suisse eut le bon espritDe s’évader, dont bien lui prit ;Car la vieille avait de la têteEt passait pour être sujetteA se servir de temps en tempsDe ses ongles et de ses dents.Sur quoi, faute de combattantsLa bataille étant terminée,Suisse, bedelle et curieux,Chacun retourna furieuxAux saints travaux de la journée.
IV
Or, le soir de ce même jour,Nos deux enfants, à qui l’amourAvait enseigné plus d’un tour,Gagnèrent le coin le plus sombre,De la place Royale, — et là.Sous un porche humide, dans l’ombre,
Eut lieu rentretien que voilà :
Sarah, Sarah, je suis bien triste !
Je suis bien malheureuse, André !
Ce matin, mon père est rentréTout ému, tout encoléré,Et m’a nettement déclaré,Devant mon oncle l’organiste,Qu’il allait rompre pour toujoursLe fil doré de nos amours.Sarah, Sarah, je suis bien triste !
Ce matin, ma mère, en rentrant,M’a fait, — le déjeuner durant, —Une scène très douloureuse :Des pleurs, des menaces, des cris !En fin de compte, j’ai comprisQu’il faut oublier à tout prixL’homme dont j’ai le cœur épris,André, je suis bien malheureuse !
Ah ! chère, pourquoi veulent-ilsQu’un amour fort comme le nôtreS’arrête à des détails subtilsD’oremus et de patenôtre ?
André, je voug demande un peuCe que cela fait au bon Dieu,Quand deux cœurs battent l’un pour l’autre.Que l’un soit blanc et l’autre bleu ?
Regarde les oiseaux, parbleu !Qui de nous voudrait faire entendreAux fameux pigeons amoureuxQu’ils ne pourraient s’unir entre euxEt s’aimer entre eux d’amour tendre,Pour ce respectable motifQu’un chrétien n’aime pas un juif ?Vous vous moquez bien de ces choses,Amoureux blancs à pattes roses ;Pour être heureux, que vous faut-il ?Trois grains d’amour, un grain de milEn voilà pour toute la vie !Hein ? qu’en dis-tu ?
(Il l’embrasse.)
Je les envie,Mais si j’imite ces oiseaux,Maman me cassera les os.
C’est vrai ; j’oubliais que mon pèreAssommera son cher AndréPlutôt que de lui laisser faireUn mariage contre son gré.
Tu vois bien que c’est impossible ;Même obstacle des deux côtés ;Mère dure, père irascible,Père et mère très entêtés.Va ! séparons notre souffrance ;Nous n’avons plus qu’une espérance,— Bien triste, hélas ! — c’est de guérirDe notre mal ou d’en mourir.
(Elle pleure.)
(Long silence.)
Il nous reste une chose à faire.
Mignonne, si tu m’aimes bien,Nous pouvons nous tirer d’affaire.
Pourquoi ne te fais-tu pas juif ?
Le tien me paraît bien… biblique.
Qu’entendez-vous par là, mon cher ?
Par là, mignonne, j’entends direQue ce serait payer trop cherL’heureux moment que je désire.
Et m’expliquerez-vous pourquoiVous me refuseriez vous-mêmeCe que vous exigez de moi ?
Pourquoi ? — Parce que je vous aime,Et que nous gagnerons ainsi.En y mettant un peu du vôtre,Mon bonheur en ce monde-ci,Et votre salut dans un autre.
Mais, cher homme, ce que je veuxReviendrait au même, il me semble ;Au lieu de nous sauver tous deux.Nous pourrions nous damner ensemble ;
Ce disant, la blonde SarahFit une pause, se serraContre son petit catholique ;Puis, comme dernier argument,Qui n’admettait pas de réplique,Elle frôla légèrementAinsi que d’une aile de mouche,Du coin parfumé de sa bouche,La lèvre en feu de son amant.De caresse en enlacement,Et d’enlacement en caresse,Au surplus, comme une maîtressePrêche toujours mieux qu’un rabbin,Notre André cherchait, mais en vain,Ce qu’il pourrait bien lui répondreEt sentait ses croyances fondreComme la neige dans la main.Heureusement pour sa familleEt pour l’honneur de sa maison,Son cœur de chrétien eut raisonDes yeux de cette belle fille,Où s’était logé le démon ;Et sa foi n’étant qu’endormie,Il vous prit les mains de sa mieEt lui fit un très long sermon.Il lui parla du catéchisme,De la Vierge et de saint Joseph,Du Christ, des dogmes et du schismeEt d’un tas d’autres choses ; bref,Il vanta la force et les charmesDe son Église et du vrai DieuAvec tant d’âme et tant de feu,Que le diable en eût pris les armes.Mais Sarah ne s’en émut pointEt de sa voix sonore et fraîcheElle entama le second pointDe la conférence et du prêche.Comme exorde, elle sut, d’abord,Lui peindre de couleurs très vivesLe grand type des races juives,Et ce peuple héroïque et fortQui souffrit tant de fois la mortPour sa Bible et son coffre-fort.Et suivit sa route éternelle,Toujours chassé, toujours haï,Une main vers le SinaïEt l’autre sur son escarcelle ;Puis elle voulut voir un peuS’il avait jamais lu la Bible,Dans le vrai texte, dans l’hébreu,Ajoutant qu’il est impossibleDe causer dogme en pareil casAvec qui ne vous comprend pas.
Ceci dit, elle mit sa têteSur l’épaule de son ami,Ouvrit d’un doigt sa gorgeretteOù quelque chose avait frémi ;Puis, fermant les yeux à demi,Resta là, tranquille et muetteComme un rossignol endormi.Mais André s’entêta comme elle.Et, reprenant tout l’entretien,Défendit le dogme chrétienSans reculer d’une semelle ;Sur ce, caresses et querellesRecommencèrent de plus belle.Pour finir, il advint qu’aprèsCette scène si chaleureuseDe théologie amoureuse,Chacun d’eux en fut pour ses frais ;Et que, lorsqu’ils se retirèrent,Tous deux, furieux de partirSans avoir pu se convertir,D’un commun accord se jurèrentSur leurs Dieux, qui n’en pouvaient mais,De ne plus se revoir jamais.
V
Une fois loin de sa maîtresse,Notre André, seul entre deux draps,Se vit dans un grand embarrasEt dans une étrange détresse.Quoique tout lui fit un devoirDe renoncer à la revoir,Ce n’était plus en son pouvoir ;Et loin de puiser du courageDans sa querelle avec Sarah,Le pauvre enfant, — qui le croira ? —Sentit qu’il l’aimait davantage ;Aussi, comme il les regrettait,Ses croyances de tout à l’heure !Aussi, comme il la détestait.Qu’elle fût ou non la meilleure,Cette Église dont il était !Il étouffait, il sanglotait.
« Va, ma belle petite juive, »Criait-il en mordant ses draps,« Va ! je t’aime, et quoi qu’il arrive,« Je voudrai ce que tu voudras,« Je serai ce que tu seras.« Je ferai ce que tu feras. »Mais Sarah ne répondait pas.Dans la chambre attristée et noire,On n’entendait que quelques ratsGrignotant le fond d’une armoire,Le méchant tic tac entêtéD’un coucou faisant son serviceEn songeant à l’éternité,Et les ronflements du vieux suisseDormant dans la salle à côté.Or, tandis qu’on veille et qu’on pleureDans cette chrétienne demeure,La même nuit, à la même heure,Toujours pour le même motif,On se désole au quartier juif ;Et la fille de la bedelle,Dans la crainte de réveillerSa mère couchée auprès d’elle,Sanglote sous son oreiller.
VI
Au premier bonjour de l’aurore,André, sur pied en un moment,S’en alla trouver bravementSon père qui dormait encore,Et, s’asseyant à son chevet,Les yeux rouges et le cœur triste,Lui dit le dessein qu’il avaitDe se faire séminaristePour se vouer dorénavantAu service du Dieu vivant.A cette étrange confidence,Le suisse écarquilla les yeux,Se signa, tourna de son mieuxUne phrase de circonstanceSur les lois de la Providence ;Puis, comme il tombait de sommeil,S’en alla, ronflant de plus belle :Voilà bien ce que l’on appelleL’homme sage et de bon conseil.Or, près de son lit et derrièreUn sarrau de calicot blanc,Les bras fendus, le front branlant,Un vieux christ sculpté sur bruyèreS’en allait tombant en poussière.C’est à ses pieds qu’André, voulantNoyer son mal dans la prière,Vint s’agenouiller en tremblantEt prier… non ! faire semblant ;Car entre la face divineEt notre amoureux, se glissaitSa juive alerte et sans corset,Silhouette coquette et fineDevant qui tout disparaissait.Sous cette influence amoureuse,Le diable, un gaillard bien madré,Eut, en un clin d’œil, engendréDans le cerveau du pauvre AndréUne réflexion affreuse :Le pauvre enfant se demandaSi l’on n’aurait pas, d’aventure,Tronqué notre sainte Écriture :Et comme sur ce vieux dada,Qu’entre tous l’Église redoute,On marche vite sur la route,De la méfiance et du doute,Il s’avoua que, somme toute,Sarah pouvait avoir dit vrai,Et qu’il n’était pas démontréQue la religion chrétienneFût à la hauteur de la sienne.Dans ce doute, il chercha d’abordLa lumière au fond de lui-même ;Mais ne se sentant assez fortPour résoudre ce grand problème,Il prit bravement son parti,Et, du coup, le voilà partiChez un rabbin du voisinage,Qui, sous sa barbe de mufti,Cachait la mâchoire d’un sage.Soudain, et comme il était prèsDe tourner la place Royale,Devant Saint-Louis en Marais,Son église paroissiale,L’œil grand ouvert, le cou tendu,Notre ami s’arrête éperdu :Jambe fine et mollet dodu.Cheveux roux et taille bien priseEt tout le reste à l’avenant,Sarah montait en trottinantLes grands escaliers de l’église.« Sarah ! je ne me trompe pas ! »Dit-il en revenant d’un pas ;Puis, toute réflexion faite,Croyant que c’était seulementL’effet d’un mirage d’amant,Il reprit, en baissant la tête,La voix rauque et l’œil obscurci :» Que viendrait-elle faire ici ?« Quand on aime, Dieu ! qu’on est bête ! »Et, cachant ses yeux sous sa main,Il continua son cheminVers la demeure du rabbin.
VII
Huit jours après cette visite,Dont le lecteur, dans un moment,Va connaître le dénoûment,
Sarah reçut de son amantCes mots au crayon :« Venez vite« Boulevard du Temple, on attend. »Signé : « Votre ami. »« Tiens ! c’est drôle ! »Se dit la fillette en jetantSon petit schall vert sur l’épaule ;« J’allais juste en écrire autant ! »Et, sur ce, la voilà trottantLe long de la rue aux Orfèvres,Le rire aux dents, l’amour aux lèvres.Ce jour-là, jour inusité.Il faisait un vrai temps d’été,Et du Temple à la MadeleineLa vieille Lutèce était pleineDe soleil et d’activité.Ce fut Sarah qui, la première,Aperçut son amant plantéSous un grand rayon de lumière,L’œil brillant, le front rejetéA quatre pouces en arrière,Beau d’amour et beau de gaîté.Elle en eut le cœur transporté,Et. d’un coup, la petite chèvre,S’en vint bondir à son côté,Puis dans ses bras, puis sur sa lèvre…Pas un mot ! rien que des baisers !— Ces premiers élans apaisés,Pour ne pas rester exposésAux regards de la populace,Nos amis vidèrent la place,Et l’heureux couple s’en allaCauser à quelques pas de là.Après une longue semaineD’abstinence et de gros chagrin,Pensez que cela vaut la peineDe dénouer sa langue un brin.Aussi nos gens allaient bon train :« — Si tu savais… — Je vais te dire…« — Voulez-vous m’écouter un peu ?« — Laissez-moi parler, sacrebleu !« — Tu vas t’écrier ! — Tu vas rire !« — Puisqu’il faut que je le le dise. »« — Eh bien ! si tu veux le savoir…« — Dans quatre jours on me baptise !« — On me circoncit demain soir ! »Oh ! non ! il eût fallu les voirTressaillir, changer de figure,Ouvrir la bouche et ne pouvoir,A ce rude coup de boutoir,Que s’affaisser sur le trottoir ;Ce n’est rien qu’on se les figure.Ce furent comme deux bouletsQui leur partaient en pleins mollets…Quelques longs instants écoulés,André prit enfin la parole ;Après quoi, nos pauvres petitsS’expliquèrent à tour de rôleComment ils s’étaient convertisChacun à l’Église dont l’autreS’était fait l’éloquent apôtre,Ce qui les avait exposésA ce fâcheux chassez-croisez :Le jour même de l’entrevueDe son rabbin avec André,Sarah montait chez le curéDe son catholique adoré,Et c’est elle qu’il avait vueGrimpant, à ses yeux éblouis,Les escaliers de Saint-Louis.Et maintenant, qu’allaient-ils faire ?Que résoudre ? que devenir ?Et par quel bout devait finirToute cette méchante affaire ?A condition de changerDe rôle et de dialectique,A cette heure et sans grand dangerIls pouvaient encore échangerQuelque botte théologique.Mais ce jeu ne convenait plusA leur âme désespérée ;Et tous deux portés par le fluxDe la populace affairée,Ils s’en allaient sans savoir où,Le long des boulevards en fêteSoudain André lève la tête,Prend son élan, se jette au couDe sa maîtresse, comme un fou,Et lui dit d’une voix émueQui la charme et qui la remue :
« Oh ! puisque l’amour est si grand,« Mignonne, qu’au fond de nos âmes« Il fait table rase en entrant,« Et qu’il y trône en conquérant« Sur des débris et sur des flammes ;« Puisque nous voyons aujourd’hui« Que ni croyances ni systèmes« Rien ne peut tenir contre lui,« Puisque je t’aime et que tu m’aimes,« Adonc pourquoi nous obstiner ?« Laissons faire l’amour, mignonne,« Et suivons l’élan qu’il nous donne.« C’est à Dieu de nous pardonner,« Si besoin est qu’on nous pardonne ;« Donc, maîtresse, si tu m’en crois,« Nous allons courir par les bois ;« Et nous fuirons comme la peste« La théologie et le reste.
« Le ciel est bleu, les arbres verts.« Prenons notre course au travers« Des champs de Bièvre ou de Chevreuse.« Toute la terre est amoureuse,« Viens-t’en nous aimer quelque part. »
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a tombant / banc masculine, classiquec grille / fille féminine, classiqued rencontra / Sarah / opéra masculine, non classiquef assez / retroussés masculine, non classiqueg ferme / qu’enferme féminine, classiqueh tressés / chaussés / corsets masculine, classiquej portraiture / créature féminine, classiquek heureux / amoureux masculine, classiquel faite / tête-à-tête / bête féminine, équivalentea comment / charmant masculine, classiquem autre / vôtre féminine, classiqued Sarah / dira / commencera masculine, classiquel cachette / fourchette féminine, classiquek silencieux / yeux / mieux masculine, classiquen loyale / Royale féminine, classiqueo coup / beaucoup masculine, non classiquep groupe / troupe féminine, classiquek amoureux / langoureux / eux masculine, classiqueq branches / dimanches féminine, classiquef gaieté / d’été masculine, classiquef côté / propreté masculine, classiquef liberté / santé masculine, classiqueq blanches / franches féminine, classiquef quantité / enchanté / dilaté masculine, classiquer nombre / sombre / l’ombre féminine, classiques pas / bas masculine, classiquef jaser / baiser masculine, classiquet vite / petite féminine, classiqueu voir / savoir / revoir masculine, classiquev différents / pleurants / parents masculine, classiquew rue / disparue féminine, classiqued s’assura / rentra masculine, classiquee Sarah / Assieds-toi masculine, classiquex table / détestable féminine, classiquey moi / pourquoi / coi masculine, classiquez pâlit / lit masculine, classiquea chaise / malaise féminine, classiqueb ordinaire / débonnaire féminine, classiquez interdit / perdit / l’appétit masculine, classiquec hommes / rogommes féminine, classiquev ans / printemps masculine, classiquev dents / exigeants / gens masculine, classiqued gendarmes / armes féminine, classiquei frais / après / Marais masculine, non classiquee service / suisse féminine, classiquef mince / prince féminine, classiquef retiré / doré masculine, classiquef adoré / curé masculine, classiquef André / désespéré masculine, classiquef déchiré / assuré masculine, classiqueg vigilante / brûlante / tremblante féminine, classiqueh endormi / ami masculine, classiquei silence / violence féminine, classiquej souffres-tu / battu / éperdu masculine, classiquek détour / d’amour / tour masculine, classiquel dire / rire féminine, classiquea demandant / prudent masculine, classiquea attendant / prétendant / accident masculine, classiquem âge / ménage féminine, classiquem sage / passage féminine, classiquel tête / jette féminine, classiquev sentiments / charmants / moments masculine, classiqued cœtera / pérora masculine, classiquen j’abrège / dirai-je féminine, classiqued pleura / Sarah masculine, classiquef toucher / fâcher masculine, classiquea tendresse / l’adresse / maîtresse féminine, classiqueo lendemain / main masculine, classiquep elle / demoiselle féminine, classiqueq promis / endormis masculine, classiquea messe / promesse féminine, classiquer velours / brandebourgs masculine, classiques hanche / blanche féminine, classiquet l’unisson / façon / garçon masculine, classiqueu demeure / heure féminine, classiquef levé / achevé masculine, classiquef pavé / quereller masculine, classiquev boutiques / domestiques féminine, classiquef rouler / hurler / parler masculine, classiquew gendarme / vacarme féminine, classiqueq Juifs / vifs masculine, classiquex merveille / vieille féminine, classiquea dévotement / monument masculine, classiquea moment / décemment masculine, classiquey catholique / hérétique féminine, non classiqued là / s’envola / parla masculine, classiquem rage / commérage féminine, classiquea saisissement / renseignement masculine, classiqued Sarah / déclara masculine, classiquec fille / famille féminine, classiques pas masculine, classiquez m’écrase / phrase féminine, classiqueo rien / chrétien masculine, classiquee d’Église / dédise / sottise féminine, classiqueo bien / chien masculine, classiquei mais / jamais masculine, classiquea préserve / réserve féminine, classiquek jour / autour masculine, classiquek pour / amour masculine, non classiquee s’avise / d’Église féminine, classiqueb nous / coups masculine, classiquec sorte / porte féminine, classiqued voit / l’endroit masculine, classiquez esprit / prit masculine, classiquel tête / sujette féminine, classiquev temps / dents / combattants masculine, classiquee terminée / journée féminine, classiquek curieux / furieux masculine, classiquek jour / l’amour / tour masculine, classiquer sombre / l’ombre féminine, classiqued là / voilà masculine, classiquef triste / l’organiste féminine, classiquef André / rentré masculine, non classiquef encoléré / déclaré masculine, classiquer toujours / amours masculine, classiquea rentrant / durant masculine, classiqueg douloureuse / malheureuse féminine, classiqueq cris / compris masculine, classiqueq prix / épris masculine, classiqueq veulent-ils / subtils masculine, classiquem nôtre / patenôtre / l’autre féminine, classiquei peu / Dieu masculine, classiquei bleu / parbleu masculine, classiquej entendre / tendre féminine, classiquek amoureux / eux masculine, classiquek motif / juif masculine, classiquel choses / roses féminine, classiquem faut-il / mil masculine, classiquen vie / tu / envie féminine, classiqueo oiseaux / os masculine, classiqueb père / faire féminine, classiquef André / gré masculine, classiqueq impossible / irascible féminine, classiqueh côtés / entêtés masculine, classiquei souffrance / espérance féminine, classiquer guérir / mourir masculine, classiqueb faire / d’affaire féminine, classiqueo moyen / bien masculine, classiquek juif / vif masculine, classiquey catholique / biblique féminine, classiques cher masculine, classiquel dire / désire féminine, classiquey pourquoi / moi masculine, classiquet vous-même / aime féminine, classiqueh ainsi / monde-ci masculine, classiquem vôtre / autre féminine, classiquek veux / deux masculine, classiqueu semble / ensemble féminine, classiqued Sarah / serra masculine, classiquey catholique / réplique féminine, classiquea argument / légèrement masculine, classiquev mouche / bouche féminine, classiquea amant / enlacement masculine, classiquea caresse / maîtresse féminine, classiqueo rabbin / vain / main masculine, classiquew répondre / fondre féminine, classiquec famille / fille féminine, classiquet maison / raison masculine, classiquet démon / sermon masculine, classiquen qu’endormie / mie féminine, classiquex catéchisme / schisme féminine, classiquey Joseph / bref masculine, classiqued charmes / armes féminine, classiquei Dieu / feu masculine, classiquea point masculine, classiqueb fraîche / prêche féminine, classiquec d’abord / fort masculine, classiqued vives / juives féminine, classiquee mort / coffre-fort masculine, classiquep éternelle / escarcelle féminine, classiqueh haï / Sinaï masculine, classiquei peu / l’hébreu masculine, classiqueq Bible / impossible féminine, classiques cas / pas masculine, classiquel tête / gorgerette / muette féminine, classiqueh ami / frémi masculine, classiqueh demi / endormi masculine, classiquep elle / semelle féminine, non classiqueo l’entretien / chrétien masculine, classiquep querelles / belle féminine, classiquei qu’après / frais masculine, classiqueg chaleureuse / amoureuse féminine, classiqueg retirèrent / jurèrent féminine, classiquer partir / convertir masculine, classiquea maîtresse / détresse féminine, classiques draps / embarras masculine, classiqueu devoir / revoir / pouvoir masculine, classiquem courage / davantage féminine, classiqued Sarah / croira masculine, classiqueh regrettait / détestait masculine, classiqueu l’heure / meilleure féminine, classiqueh était / sanglotait masculine, classiquei juive / arrive féminine, classiques draps / voudras masculine, classiques seras / feras masculine, classiques pas / rats masculine, classiquej noire / armoire féminine, classiquef entêté / l’éternité / côté masculine, classiqueu pleure / demeure / heure féminine, classiquep bedelle / d’elle féminine, classiquef réveiller / oreiller masculine, classiquek l’aurore / encore féminine, classiquea moment / bravement masculine, classiqueh chevet / avait masculine, classiquef triste / séminariste féminine, classiquea dorénavant / vivant masculine, classiquei confidence / circonstance / Providence féminine, classiquek yeux / mieux masculine, non classiquel sommeil / conseil masculine, classiquep belle / appelle féminine, classiqueb derrière / bruyère féminine, classiquea blanc / branlant masculine, classiqueb poussière / prière féminine, classiquea voulant / tremblant / semblant masculine, classiquem divine / fine féminine, classiqueh glissait / corset masculine, classiquef disparaissait / André masculine, classiqueg amoureuse / affreuse féminine, classiquef madré / engendré masculine, classiqued demanda / dada masculine, non classiquej d’aventure / Écriture féminine, classiquen redoute / route féminine, classiquen doute / toute féminine, classiquef vrai / démontré masculine, classiquep chrétienne / sienne féminine, classiquet lui-même / problème féminine, classiqueh parti / mufti masculine, classiquem voisinage / sage féminine, classiquei près / Marais masculine, classiquen Royale / paroissiale féminine, classiquej tendu / éperdu / dodu masculine, classiquee prise / l’église féminine, classiquea l’avenant / trottinant masculine, classiquel faite / tête / bête féminine, classiquea seulement / d’amant masculine, classiqueh obscurci / ici masculine, classiqueo main / chemin / rabbin masculine, classiquet visite / crayon / vite féminine, classiquea moment / dénoûment masculine, classiquea amant / attend masculine, classiquer ami / drôle / l’épaule féminine, classiquea jetant / autant / trottant masculine, classiques Orfèvres / lèvres féminine, classiquef inusité / d’été masculine, classiquep Madeleine / pleine féminine, classiquef d’activité / planté masculine, classiqueb première / lumière / arrière féminine, classiquef rejeté / gaîté masculine, classiquef transporté / côté masculine, classiquet chèvre / lèvre féminine, classiqueh baisers / apaisés / exposés masculine, classiquez populace / place féminine, classiqued alla / là masculine, équivalentep semaine / peine féminine, classiqueo chagrin / brin / train masculine, classiquei peu / sacrebleu masculine, classiquee dise / baptise féminine, classiqueu savoir / soir masculine, classiqueu voir / pouvoir masculine, équivalentej figure féminine, classiqueu boutoir / trottoir masculine, classiqueh boulets / mollets / écoulés masculine, classiquer parole / rôle féminine, classiqueq petits / convertis masculine, classiquem l’autre / apôtre féminine, classiquef exposés / chassez-croisez masculine, classiquew l’entrevue / vue féminine, classiquef André / curé / adoré masculine, classiqueq éblouis / Saint-Louis masculine, classiqueb faire / affaire féminine, classiquer devenir / finir masculine, classiquef changer / danger / échanger masculine, classiquey dialectique / théologique féminine, classiquev plus / flux masculine, classiquee désespérée / affairée féminine, classiquex où / cou / fou masculine, classiquel fête / tête féminine, classiquew émue / remue féminine, classiquea grand / entrant / conquérant masculine, classiquey âmes / flammes féminine, classiqueh aujourd’hui / lui masculine, classiquez systèmes / m’aimes féminine, classiquef obstiner / pardonner masculine, classiquea mignonne / donne / pardonne féminine, classiqueb crois / bois masculine, classiquec peste / reste féminine, classiqued verts / travers masculine, classiqueg Chevreuse / amoureuse masculine, classiquef part / tard masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
645 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les amoureuses, poemes et fantaisies, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, Eugène Fasquelle, éditeur, 1908· numérisation wikisource.org· Sources