Les amoureuses, 1858· Les amoureuses Poésies
Nature impassible
Lorsque l’homme pleura‖ sa première chimère,Moins impassible qu’aujourd’hui,La nature sentit‖ frémir ses flancs de mèreEt voulut pleurer avec lui.Tout s’assombrit. Les cieux‖ n’eurent plus une étoile,La terre n’eut plus une fleur.Le soleil se cloîtra,‖ la lune prit le voile,Et la forêt tordit‖ ses branches, de douleur.
Les couchants lumineux,‖ les aubes éclatantesS’éteignirent en un clin d’œil.Les brumes de l’hiver‖ déployèrent leurs tentes,Les plaines prirent le grand deuil.Le lac mouilla ses bords‖ de son flot le plus triste ;Dans la Notre-Dame des BoisLes oiseaux et le vent,‖ les clercs et l’organisteChantèrent en mineur‖ pour la première fois.
La douleur arrachait‖ des larmes aux abîmesEt des cris de rage aux volcans.Les ravins éplorés‖ eurent des mots sublimes,Les rochers furent éloquents.« Nous voulons notre part‖ de la souffrance humaine »,Sanglotaient les vieux antres sourds…L’homme oublia son mal‖ au bout d’une semaine ;Après quatre mille ans,‖ eux sanglotaient toujours.
Quand la mère au grand cœur‖ fut enfin consolée,Presque honteuse de ses pleurs,Vite elle rajusta‖ les plis de sa valléeEt mit son chaperon de fleurs.Puis elle se dressa‖ belle de tous ses charmes,Poussant du vert à pleins talus ;Mais sachant désormais‖ ce que valent nos larmes,Elle nous dit : « C’est bien !‖ vous ne m’y prendrez plus. »
Pour moi, si les douleurs‖ chères aux grandes âmesViennent m’assaillir quelque jour,Si jamais je m’éprends‖ dans le troupeau des femmesTrop belles pour aimer l’amour ;Ou si, voyant mourir‖ quelque chose qui m’aime,Vivant, je souffre mille morts,O nature ! tu peux‖ rester toujours la même,Je me passerai bien‖ des pitiés du dehors.
Les plateaux de colzas,‖ les blés, les plaines d’orgePourront impunément fleurir ;Je ne leur mettrai pas‖ ma douleur sur la gorge,Non ! je serai seul à souffrir.Terre, tu souriras ;‖ bois, vous ferez comme elle.Vous, les lacs, vous resplendirez,Et vous chanterez tous‖ sans craindre que je mêleUn blasphème ou des pleurs‖ à vos concerts sacrés.
Versification
- Forme
- 6 huitains (huitains)
- Rimes
- 6(ababcdcd)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (30 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 huitains
- Mots à la rime
- a chimère / mère féminine, classiqueb qu’aujourd’hui / lui masculine, classiquec étoile / voile féminine, classiqued fleur / douleur masculine, classiquea éclatantes / tentes féminine, classiqueb d’œil / deuil masculine, classiquec triste / l’organiste féminine, classiqued Bois / fois masculine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb volcans / éloquents masculine, classiquec humaine / semaine féminine, classiqued sourds / toujours masculine, classiquea consolée / vallée féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiqued talus / plus masculine, classiquea âmes / femmes féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquec m’aime / même féminine, classiqued morts / dehors masculine, classiquea d’orge / gorge féminine, classiqueb fleurir / souffrir masculine, classiquec elle / mêle féminine, classiqued resplendirez / sacrés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les amoureuses, poemes et fantaisies, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, Eugène Fasquelle, éditeur, 1908· numérisation wikisource.org· Sources