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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La figure de proue, 1908· De France

En partance

Lucie Delarue-Mardrus· 11 quatrains, alexandrins, 44 vers

Pourquoi prétendaient-ils‖ qu’on n’arrive jamais ?Le voyage pour moi‖ n’est pas ce grand mensonge.Chaque nouveau pays‖ est celui que j’aimais,Je reconnais partout‖ la couleur de mes songes.

Quand le sifflet des trains‖ m’a lézardé le cœur,Je me sentais sortir‖ de moi par tous les pores.Les bateaux ont crié‖ ma joie et ma douleurD’océans inconnus‖ et de nouvelles flores.

Que si parfois je perds‖ de moi-même, en passant,Gomme un agneau sa laine‖ aux ronces acérées.Le large étonnement‖ des terres ignoréesMe refera peut-être‖ un regard innocent.

Je poserai des yeux‖ différents sur les chosesD’avoir, entre mes cils,‖ tenu tant d’horizons.Je possède déjà‖ plus que notre raisonD’Europe, ayant dormi‖ certaines nuits de roses.

Le monde reste grand‖ pour qui le voit de près.On lève vers le ciel‖ une face accueillieAux jours qu’on s’accompagne,‖ à travers les forêts.D’une traîne de Heurs‖ et de branches cueillies.

L’esprit vole aussi haut‖ qu’un grand archange clairQuand on ouvre les bras‖ vers des mers ineffables.Qu’on va, sur une bête‖ emportée au désert,Éventrer le soleil‖ qui se meurt dans le sable.

On goûte plus avant,‖ le cœur gonflé d’adieu,La couleur, le parfum,‖ la musique des villes,Et leurs femmes d’un soir,‖ belles comme des dieux.Secouant sur leurs bras‖ des bracelets serviles.

Gomme j’ai soif encor‖ de couchants ensablés.De cités au soleil,‖ d’ardentes forêts vertes !Que je sens tous les lieux‖ où je voudrais allerMe fasciner du fond‖ de l’étendue offerte !

Je suis partie ! Au jour‖ de revoir mon pays,Ma ville capitale‖ et ma native plage.Mes hivers trépidants,‖ mes automnes rouis.Je veux que ce retour‖ soit encore un voyage.

L’univers est à moi,‖ tout pays est le mien.Je suis chez moi partout‖ et partout étrangère.D’exister sans foyer,‖ de ne compter sur rien,M’a donné le secret‖ d’avoir Lame légère.

On rêvait de mourir,‖ mais voyager vaut mieuxJe me suis pour toujours‖ arrachée à mes fibres.Quelle terre me peut‖ retenir, ou quels yeux ?Mon être s’est enfin‖ dispersé : je suis libre !

Versification

Forme
11 quatrains (strophes variées)
Rimes
9(abab) 2(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
11 quatrains
Mots à la rime
a jamais / j’aimais masculineb mensonge / songes fémininea cœur / douleur masculineb pores / flores fémininea passant / innocent masculineb acérées / ignorées fémininea choses / roses féminineb d’horizons / raison masculinea près / forêts masculineb accueillie / cueillies fémininea clair / désert masculineb ineffables / sable fémininea d’adieu / dieux masculineb villes / serviles fémininea ensablés / aller masculineb vertes / offerte fémininea pays / rouis masculineb plage / voyage fémininea mien / rien masculineb étrangère / légère fémininea mieux / yeux masculineb fibres / libre féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Figure de Proue, Paris, Fasquelle, 1908· numérisation archive.org· Sources