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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La figure de proue, 1908· Au port

La ferme vide

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins, 52 vers

I

Assise toute seule‖ à l’angle du vieux murDe cette ferme ouverte‖ et pour un moment vide,Je sentais le repos‖ combler mon être avide,Car j’étais arrivée‖ ici dans l’abri sûr.

Je songeais, écoutant‖ l’égouttement du chaumeUn peu mouillé de pluie‖ et couronné d’iris,Aux rustiques seigneurs,‖ les fermiers, dont la paumeLarge avait possédé‖ ce bien de père en fils.

On entendait, du fond‖ des vertes avenues.Crier les essieux‖ des charrettes de foin.Et les choses autour‖ de moi, pleines de soin.Restaient tièdes des mains‖ qui les avaient tenues.

Dans les coins, se mêlant‖ aux pailles des fumiers,La charrue et la faulx‖ et la herse et l’échelleLuisaient ; et l’on voyait‖ les pommes aux pommiers,Et les vaches porter‖ leur quadruple mamelle.

Le pigeonnier vétuste‖ était comme une tourAu milieu de la grasse‖ et luisante volaille.Et le chien noir dormait,‖ arrondi dans sa paille.En attendant le soir‖ où tous sont de retour.

Ainsi, derrière ces‖ carreaux voilés de vignes.Avaient ici vécu,‖ du maître aux serviteurs.Des générations‖ travailleuses et dignes.Cette ferme battait‖ du coup rude des cœurs.

Dans le son enroué‖ d’une lointaine cloche,Le seizième siècle‖ avec l’heure y sonnait,Bénissant cette vie‖ active et sans reprocheQue depuis bien des temps‖ tout le monde connaît ;

Et ma race étant là‖ tout entière, chez elle.Moi, dans l’ombre et dans l’or‖ du chaume doux et haut,Je me sentais‖ pelotonnée‖ et l’âme au chaud,Comme un poussin heureux‖ qu’on a remis sous l’aile.

II

De songer au bonheur‖ qu’ils ont d’être chez euxQuand il y a ceux-là‖ qui sont dans les AfriquesSur leur sol cuit au grand‖ soleil comme les briques,Sans eau, qu’un peu, mourant‖ dans les lauriers fiévreux !

L’Afrique, le pays‖ brûlé des vaches maigres.Le pays qui n’a pas‖ de foins et pas de lait.Où vivent, dans l’horreur‖ d’an labour incomplet.Les Arabes, mauvais‖ paysans, et les nègres.

Écoute, notre beau‖ pays si chaud, si froid.Cœur des quatre saisons,‖ ô province herbagère :L’Afrique, vigne esclave‖ et moisson étrangère,Est le sol où jamais‖ personne n’est chez soi.

Notre terre, plains donc‖ cette terre trahie,Toi qui vis de richesse‖ et de tradition !Ce n’est des deux côtés‖ qu’insatisfaction :L’Europe est en exil,‖ l’Arabie envahie.

— C’est pourquoi, ferme d’aujourd’hui que nous aimonsNous qui venons de loin‖ sur le bord de la route.Petite, seule et grave,‖ et sans que nul s’en doute.Nous respirons‖ ton bonheur calme‖ à pleins poumons

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
9(abba) 4(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
8 quatrains
Mots à la rime
a mur / sûr masculineb vide / avide fémininea chaume / paume féminineb d’iris / fils masculinea avenues / tenues féminineb foin / soin masculinea fumiers / pommiers masculineb l’échelle / mamelle fémininea tour / retour masculineb volaille / paille fémininea vignes / dignes féminineb serviteurs / cœurs masculinea cloche / reproche féminineb sonnait / connaît masculinea elle / l’aile féminineb haut / chaud masculinea eux / fiévreux masculineb Afriques / briques fémininea maigres / nègres féminineb lait / incomplet masculinea froid / soi masculineb herbagère / étrangère fémininea trahie / envahie féminineb tradition / qu’insatisfaction masculinea aimons / poumons masculineb route / doute féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Figure de Proue, Paris, Fasquelle, 1908· numérisation archive.org· Sources