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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La figure de proue, 1908· Au port

Le poème de l’estuaire

Lucie Delarue-Mardrus· 13 quatrains, alexandrins, 52 vers

Mon beau pays m’a dit‖ quand je suis revenue :— Je te reconnais bien,‖ visage qui souris.Tu t’avances, ce soir,‖ longeant mon fleuve grisDont s’évase, devant‖ la mer, l’ample avenue.

D’où viens-tu donc ?‖ Tes horizons‖ glauques et bleusTe voient rentrer bien tard,‖ avec d’autres annéesDans l’âme, des soleils‖ différents dans les yeux,Sur ta bouche le sel‖ des Méditerranées.

N’as-tu pas réchauffé‖ ton visage et tes mainsA la molle douceur‖ des chaleurs étrangères,Entre tes doigts porté‖ d’exotiques fougèresEt marqué de tes pas‖ les sables sans chemins ?

N’as-tu pas rejeté‖ tes premières bruinesAvec la pomme de‖ tes prés mouillés de mer,Pour mordre de tes dents‖ neustriennes la chairTragique, violente‖ et rouge des sanguines ?

Regarde maintenant :‖ cette mer devant toi.Derrière toi ce fleuve,‖ à tes côtés ces rivesT’environnent sans bruit‖ comme un reproche froid.Se demandant pourquoi,‖ ce soir, tu leur arrives.

Qu’as-tu fait du pays intérieur, celuiQui dans ton âme était‖ l’image de ces choses ?Qu’as-tu donc respiré ;‖ quelles charnelles roses.Puisque, dans ton regard,‖ ce feu sombre reluit ?

Ici, le monde‖ est demeuré‖ couleur d’opale.Le sol devient la vase‖ et la vase la mer,Le fleuve se fait mer,‖ la mer se fait ciel pâle.Tout s’épouse, se fond,‖ se reflète et se perd.

Et dans cet infini‖ troublé, sirène griseAux pathétiques yeux‖ changeants. Pâme du NordDemeure à tout jamais‖ ensevelie et prise,El, parmi ses lueurs‖ écailleuses, se tord.

Qu’as-tu fait de ton seul‖ aïeul Hamlet, le princeIronique, vêtu‖ de deuil et de pâleur ?Ton pays ne veut point‖ qu’aucun autre l’évince.Qu’as-tu fait de Thulé,‖ qu’as-tu fait d’Elseneur ?

Vois ton passé venir‖ à toi sur cette barqueCouleur de feuille sèche,‖ et debout au beaupré.Il traîne en replis noirs‖ son manteau de monarqueSur ton originel‖ paysage navré.

Pour toi seule, frôlant‖ mouettes et bouées,Par vases, par ciel pâle‖ et par eau grise, il vientSous l’envergure au vent‖ des voiles secouées,Rapportant dans ses mains‖ le cœur qui fut le tien.

Tout l’estuaire‖ d’autrefois,‖ couleur de pieuvre.Te salue avec lui.‖ Réponds à ce salut !Que vas-tu dire, ô toi,‖ jeune visage élu.Ace silence, autour‖ de ton front, mis en œuvre ?

Et sans paroles, j’ai,‖ dans le soir trouble et froid.Dit en pleurant‖ d’obéissance‖ et de tristesse :— « J’atteste, ô mon pays,‖ d’un sanglot qui me blesse,Que je n’aime, n’aimais‖ et n’aimerai que toi. »

Versification

Forme
13 quatrains (strophes variées)
Rimes
6(abba) 7(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a revenue / avenue féminineb souris / gris masculinea bleus / yeux masculineb années / Méditerranées fémininea mains / chemins masculineb étrangères / fougères fémininea bruines / sanguines féminineb mer / chair masculinea toi / froid masculineb rives / arrives fémininea celui / reluit masculineb choses / roses fémininea d’opale / pâle féminineb mer / perd masculinea grise / prise féminineb Nord / tord masculinea prince / l’évince féminineb pâleur / d’Elseneur masculinea barque / monarque féminineb beaupré / navré masculinea bouées / secouées féminineb vient / tien masculinea pieuvre / œuvre féminineb salut / élu masculinea froid / toi masculineb tristesse / blesse féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Figure de Proue, Paris, Fasquelle, 1908· numérisation archive.org· Sources