Les sept douleurs d’octobre, 1930· V Ci-gît
Ci-gît
Sous le ciel de la Somme‖ où l’infernale haineSe couvre déjà de moisi,Une humble croix de bois‖ est debout sur la plaine,Guère plus haute qu’un fusil.
C’est toi, petit soldat‖ inconnu ? Ma tendresseQui, par hasard, passe par là,Apporte un long regard,‖ un rêve, une caresseA ton solitaire au-delà.
Coiffant le vide clair,‖ ton casque bleu se rouilleSur se deux bouts de bois croisés.Le soleil chauffe ou bien‖ la pluie affreuse mouilleLes champs de bataille apaisés.
Et, dans l’immensité‖ muette et sépulcraleOù jadis on sema le blé,Devant ce tertre où dort‖ une jeune âme mâle,J’entends le silence parler.
« Ils ont dit que c’était‖ un sort digne d’envieD’être un héros sous une croix,Mais moi, je pleure ici‖ d’avoir troqué ma vieContre deux pauvres bouts de bois.
« Cette croix-là, debout‖ encore comme un hommeEt portant casque comme lui,Cette croix-là c’est moi,‖ sous le ciel de la Somme,Lieu de peur, d’angoisse et d’ennui.
« Cette croix-là, tu vois,‖ a presque des épaulesEt se coiffe du lourd fer bleu,Disant que, jusqu’au bout,‖ ils ont tenu leurs rôles,Ceux-là qu’on envoyait au feu.
« Mais moi, j’avais deux yeux‖ vivants dans un visage,Mes épaules de chair et d’os,Les jambes et les bras‖ alertes de mon âge,Mon cœur, mon sexe, doux fardeaux.
« J’étais comme vous tous,‖ vivants ! J’étais des vôtres,Et j’entendais parler ma voix.On m’a tué, couché‖ sous terre ; et cette croixDit : « Aimez-vous les uns les autres ! »
O passante ! Être humain‖ qui n’a pas dans le sangLe démon mâle de la guerre,Femme, femme, ô douceur !‖ Femme, cœur frémissant,Écoute ce que dit la terre !
« Écoute, jusqu’au bout‖ du lointain violet,La plaine crier par les bouchesDe tous ces trous qu’on fait‖ les mitrailles farouchesDont survit le fracas muet.
« La guerre !… Avoir commis‖ ce gigantesque crime !N’avions-nous pas assez de maux ?Il ne faut plus tuer‖ les hommes pour des mots,Il ne faut plus gorger l’abîme.
« Hélas ! Je n’étais pas,‖ moi soldat, un héros,Mais un humain qui chante et pleure,Un humain simplement,‖ garçon au cœur bien grosD’être mis là pour qu’il y meure.
« De quel pays ? Qu’importe !‖ Un fort et jeune garsQui respirait l’air qu’on respire.Héros ! C’est un beau mot‖ que l’on aime bien dire,Mais moi je ne revivrai pas.
« Voici ma croix ; autour,‖ la plaine desséchée :Et j’avais un beau sang qui bout.La guerre m’a jeté‖ vivant, dans sa tranchée,Et j’y suis resté, voilà tout !
« Mais maintenant, il faut‖ que l’avenir répareCe qu’on fit au mort endormi.Vengez-nous ! Vengez-nous‖ de la guerre barbare,Vengez-nous du seul ennemi !
« A moi, femmes ! A moi,‖ mères, filles épouses !Criez que vous ne voulez plus !Nous sommes morts… O vous,‖ n’êtes-vous pas jalousesDe ces croix le long des talus ?
« Avez-vous arraché‖ de vos pauvres entraillesUn fils, un homme, ce trésor,Pour qu’il devienne un jour‖ ce débris des batailles,Un soldat inconnu qui dort ?
« A moi, science, amour,‖ art, musique, pensées !Ne souffrez plus, sous le ciel clair,Qu’on retrouve jamais‖ des croix de bois, dresséesSur nos os et sur notre chair ! »
… J’écoutais cette voix,‖ remplir le paysageQui montre, sous le ciel câlin,Le sol fécond de France,‖ éventré par la rageDu sombre démon masculin.
Et, quittant pour toujours‖ l’effroyable étendue,Enfer éteint, charnier maudit,J’ai répondu : « Soldat,‖ pauvre tombe perdue,J’ai compris ce que tu mas dit. »
Versification
- Forme
- 21 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 17(abab) 4(abba)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (42 de 8, 42 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a haine / plaine féminine, classiqueb moisi / fusil masculine, non classiquea tendresse / caresse féminine, classiqueb là / au-delà masculine, classiquea rouille / mouille féminine, classiqueb croisés / apaisés masculine, classiquea sépulcrale / mâle féminine, classiqueb blé / parler masculine, non classiquea d’envie / vie féminine, classiqueb croix / bois masculine, classiquea homme / Somme féminine, classiqueb lui / d’ennui masculine, classiquea épaules / rôles féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea visage / âge féminine, classiqueb d’os / fardeaux masculine, classiquea vôtres / autres féminine, classiqueb voix / croix masculine, classiquea sang / frémissant masculine, non classiqueb guerre / terre féminine, classiquea violet / muet masculine, classiqueb bouches / farouches féminine, classiquea crime / l’abîme féminine, classiqueb maux / mots masculine, classiquea héros / gros masculine, classiqueb pleure / meure féminine, classiquea gars / pas masculine, non classiqueb respire / dire féminine, classiquea desséchée / tranchée féminine, classiqueb bout / tout masculine, classiquea répare / barbare féminine, classiqueb endormi / ennemi masculine, classiquea épouses / jalouses féminine, classiqueb plus / talus masculine, classiquea entrailles / batailles féminine, classiqueb trésor / dort masculine, non classiquea pensées / dressées féminine, classiqueb clair / chair masculine, classiquea paysage / rage féminine, classiqueb câlin / masculin masculine, classiquea étendue / perdue féminine, classiqueb maudit / dit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Sept douleurs d’Octobre, Paris, J. Ferenczi et fils, éditeurs, 1930· numérisation poesies.net· Sources