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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Mort et printemps, 1932

Au delà

Lucie Delarue-Mardrus· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

Je me levai du fond‖ des ténèbres sans formes,En écartai‖ l’inconsistante‖ pesanteur,Et j’allais, tâtonnante,‖ à la vague lueurQui commençait au bout‖ de leurs replis énormes.

Depuis quand, dans la nuit‖ de mon caveau natal,S’était ouverte ainsi‖ la confuse lézarde ?Mes mains, en s’y portant‖ toutes deux, eurent malAu choc de la muraille‖ où l’ombre s’acagnarde.

Sortir ! Mes doigts blessés‖ se mouillent, dans le noir,D’un invisible sans‖ que je sais être rouge.Peut-être est-il ici‖ quelque pierre qui bouge ?Je travaillais,‖ je travaillais —‖ O désespoir !

Minutes, heures, jours,‖ semaines, mois, années,Comment savoir quel temps‖ s’écoula dans l’horreur,Jusqu’à ce qu’aient senti‖ mes mains hallucinéesEt vu mes yeux déments‖ s’agrandir la lueur ?

Je passai. ce n’était‖ qu’un étroit couloir d’ombreMais dont je discernais‖ maintenant les contours,Et j’y marchai des jours‖ et puis encor des joursEt peut-être la nuit‖ était-elle moins sombre,

Et peut-être la nuit‖ laissait-elle passerDoucement, doucement,‖ ô bonheur ! quelque chose,Quelque chose d’étrange‖ et qui deviendrait rose :Un peu de jour ? mon pas‖ se faisait plus pressé.

Oui, le jour ! Je voyais‖ se dessiner l’issue,Tout au bout, tout au bout‖ de ce couloir sans fin.Et je criai devers‖ la merveille aperçue,Et je courais, et je‖ courais. L’atteindre enfin !

Je l’atteins ! Me voici‖ tout à coup à la porteQui s’ouvre de la nuit‖ sur un monde vermeil.Je sors ! Les brouillards blancs‖ où ma course me porteSont déjà, pour mes yeux,‖ beaux comme le soleil.

J’avance encor, toujours,‖ écartant des nuagesAvec mes mains, avec‖ mon front, sauvagement.Je vais y voir. Je vois !‖ Quelque part, un aimantMe dirige. Je vois.‖ Un ciel ! Des paysages !

Tout se sculpte, tout sort‖ des brumes de coton.Une rivière ici.‖ Là, c’est une colline.Voici l’eau, voici l’air,‖ et voici le festonDes arbres, sous le ciel‖ où l’ombre est opaline.

Je cours, encor, toujours.‖ Mes pieds sont furieux.L’aube ! Fera-t-il jour‖ vraiment dans mes prunelles ?A genoux je voudrais‖ l’attendre. Je ne peux.Pour aller vers le jour‖ il me faudrait des ailes.

De la lumière ! Où donc ?‖ Là-bas ! J’y vais ! J’y vais !Maintenant que j’ai vu‖ je veux voir plus encore.Et voici ! Le soleil‖ va naître. C’est l’aurore.Et plus vite je cours‖ avec des bras levés.

Il naît. C’est lui, c’est lui‖ dans son horreur sacrée !Le moment est venu‖ de tomber à genoux.Non ! L’aimant qui me guide‖ est là. Je suis tiréePlus loin, vers le soleil‖ et ses horizons fous.

Ai-je jamais connu‖ la nuit initialeOù jadis la fissure‖ ouverte dans le murA lentement mené‖ mon pas tremblant mais sûr ?J’y vais ! Et le soleil‖ lui-même semble pâle.

Il semble pâle. Il est‖ derrière moi. Courons !Une sphère inconnue‖ est ouverte. Je passe.Où suis-je ? Le contour‖ des choses, qui s’efface,Ne s’efface à présent‖ qu’à force de rayons.

De la lumière ! Oui !‖ Prunelles éblouies,Allant toujours, sans force‖ et le cœur éperdu,Je regarde. Je suis‖ comme un enfant perdu,Je ne vois rien, plus rien‖ que clartés infinies.

Partout, derrière moi,‖ devant moi, tout autour,Illimité, l’espace‖ irradie et s’allume.Près de ce bain de flamme‖ et de douceur, le jourMême équatorial,‖ ne serait plus que brume.

Je marche sur du jour.‖ Plus de sol sous mes pas.Et j’écarte à ma droite,‖ et j’écarte à ma gauchePour voir si, quelque part,‖ quelque contour s’ébaucheMais non ! Rien que lumière‖ ici, en haut, en bas.

Elle me noie. Elle est‖ comme une mer divine !Sans aveugler mes yeux‖ et ne me brûlant point,Elle me porte, errante‖ et de plus en plus loin,Perdant ma pesanteur‖ ainsi qu’une racine.

Je cherche, cherche. Il faut‖ en retrouver le fond.Il faut reprendre pied‖ dans la mer lumineuse.Mais je suis dans un monde‖ insaisissable et blond,Un immense néant‖ de clarté bienheureuse.

Un néant ? J’avançais‖ toujours, prise d’effroi,Et toujours se faisait‖ plus fulgurant le vide,Et toujours déferlait,‖ plus clair autour de moi,Me serrait de plus près‖ l’océan d’or liquide.

Je pus, vainquant‖ la lumineuse‖ cécité,Voir encore un instant‖ mon corps : puis la lumièreFît invisible enfin‖ mon image première,Et je n’eus plus de forme‖ et plus d’identité.

Versification

Forme
22 quatrains (strophes variées)
Rimes
12(abba) 10(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a formes / énormes féminine, classiqueb pesanteur / lueur masculine, classiquea natal / mal masculine, classiqueb lézarde / s’acagnarde féminine, classiquea noir / désespoir masculine, classiqueb rouge / bouge féminine, classiquea années / hallucinées féminine, classiqueb l’horreur / lueur masculine, classiquea d’ombre / sombre féminine, classiqueb contours / jours masculine, classiquea passer / pressé masculine, non classiqueb chose / rose féminine, classiquea l’issue / aperçue féminine, classiqueb fin / enfin masculine, classiquea porte féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea nuages / paysages féminine, classiqueb sauvagement / aimant masculine, classiquea coton / feston masculine, classiqueb colline / opaline féminine, classiquea furieux / peux masculine, classiqueb prunelles / ailes féminine, classiquea vais / levés masculine, classiqueb encore / l’aurore féminine, équivalentea sacrée / tirée féminine, classiqueb genoux / fous masculine, classiquea initiale / pâle féminine, classiqueb mur / sûr masculine, classiquea Courons / rayons masculine, classiqueb passe / s’efface féminine, classiquea éblouies / infinies féminine, classiqueb éperdu / perdu masculine, classiquea autour / jour masculine, classiqueb s’allume / brume féminine, classiquea pas / bas masculine, classiqueb gauche / s’ébauche féminine, classiquea divine / racine féminine, classiqueb point / loin masculine, classiquea fond / blond masculine, non classiqueb lumineuse / bienheureuse féminine, classiquea d’effroi / moi masculine, classiqueb vide / liquide féminine, classiquea cécité / d’identité masculine, classiqueb lumière / première féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mort et printemps, Paris, Albert Messein, 1932· numérisation poesies.net· Sources