Mort et printemps, 1932· The Skull
I. « Cette figure épouvantable »
Cette figure épouvantable,Crâne humain que j’ai posé là,Va donc, sur le coin de ma table,Continuer son au-delà.
Ombre et lumière, jeu fantasque,Modifient sa grimace, on croit.Silencieux, il fait le masque,Mais, le masque, n’est-ce pas moi ?
Mon seul véritable visage,Je le porte là sous la peau,La chair n’étant qu’un oripeauQui cache un pareil coquillage.
Les trois vastes trous que voici,Vision apocalyptique,Dans la même boîte hermétiqueJe les ai sous mes traits aussi.
Ces dents ne peuvent plus rien mordre,Ces yeux ne peuvent plus rien voir,Ce front ne peut plus rien savoir,Pourtant ils sont la base, l’ordre.
Globe blanc tacheté de brun,Misérable face sans viande,Spectre connu, vieille légende,Ce crâne semble encor quelqu’un.
Doué d’éternelle jeunesse,Plus vieux que le plus vieux vieillard,Lui seul, après le grand départ,S’obstine à rester quand tout cesse.
Tu nous parais un étranger,Crâne posé sur notre paume.Cependant, horrible fantôme,C’est en toi qu’on va nous changer.
Vérité première et dernièreA laquelle on pense si peu,C’est toi la Mort, toi la lumière,Toi l’âme retournée à Dieu.
Ne sachant plus rien de ce monde,L’autre monde tu le connais,(Si, du moins, tout ce que l’on estN’est pas que pourriture immonde).
Que faut-il croire et que dis-tu,Figure éternelle et sans joues ?Qu’enseignes ton rire têtuA ces vivants que tu bafoues ?
Toi qui contins l’humanité,Vieille tête de mort sinistre,Simple résidu qui résisteEt que l’on nomme éternité,
Si nous ne sommes que la choseQue j’ai là devant moi ce soir,Ossement ouvragé qu’on poseSur la table pour mieux le voir,
Alors, tête dépossédéePlus triste que nul mendiant,Objet d’art, ivoire brillantQui fais travailler notre idée,
Nous t’acceptons, néant affreux,Toi qui respiras sur la terreEt que le discret cimetièreN’a pas su cacher à nos yeux.
Essayons d’avoir le courageDe vivre pour devenir toi,Éternel oubli, caillou froid,Après tant d’espoir et d’ouvrage.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 5(abab) 11(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a épouvantable / table féminine, classiqueb là / au-delà masculine, classiquea fantasque / masque féminine, classiqueb croit / moi masculine, non classiquea visage / coquillage féminine, classiqueb peau / oripeau masculine, classiquea voici / aussi masculine, classiqueb apocalyptique / hermétique féminine, classiquea mordre / l’ordre féminine, classiqueb voir / savoir masculine, classiquea brun / quelqu’un masculine, classiqueb viande / légende féminine, classiquea jeunesse / cesse féminine, classiqueb vieillard / départ masculine, classiquea étranger / changer masculine, classiqueb paume / fantôme féminine, classiquea dernière / lumière féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb connais / est masculine, non classiquea dis-tu / têtu masculine, classiqueb joues / bafoues féminine, classiquea l’humanité / éternité masculine, classiqueb sinistre / résiste féminine, assonantea chose / pose féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea dépossédée / idée féminine, classiqueb mendiant / brillant masculine, classiquea affreux / yeux masculine, classiqueb terre / cimetière féminine, classiquea courage / d’ouvrage féminine, classiqueb toi / froid masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 1.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mort et printemps, Paris, Albert Messein, 1932· numérisation poesies.net· Sources