Mort et printemps, 1932
Dédicace
Ces vers, suprême honneur‖ de Charles Baudelaire,Ces vers, au seuil desquels‖ vous inscrivez mon nomCroyant m’enorgueillir‖ simplement et me plaire,Doux Henri de Régnier,‖ vous ne savez pas, non,
Vous ne saurez jamais‖ par quel retour étrangeIls semblent répéter‖ ma destinée à moi.Car si c’est un regard‖ tombé du mauvais angeQui fit germer en vous‖ le poétique émoi,
Si c’est d’avoir, enfant,‖ aux bras de la nourrice,« Croisé ce pas divin‖ qui montait dans le soir »Qu’entra dans votre cœur‖ la force génitriceDes pathétiques yeux‖ qui regardaient sans voir,
S’il est vrai que parfois‖ le souffle d’un poèteDans l’air qu’il respira‖ laisse un pollen divin,Je reçus comme vous‖ l’invisible levain,Et, celle que je suis,‖ vous l’avez un peu faite.
Certes, au bord des eaux‖ qui, ni fleuve ni mer,Baignent notre pays‖ en deuil de votre absence,Vous avez enivré‖ ma sombre adolescenceDe votre poésie‖ au parfum doux-amer !
Je n’étais que fillette‖ et vous déjà grand homme,Je n’avais jamais vu‖ mon poète admiré,Mais ma mère, autrefois,‖ vous avait rencontréTout petit, dans la ville‖ où l’embrun sent la pomme.
J’étais fière, déjà,‖ de vous savoir d’ici,Et vos vers, qui, par cœur,‖ chantaient dans ma mémoire,Aux décors coutumiers‖ ajoutaient de la gloire,Et vos nymphes dansaient‖ dans l’automne roussi.
Allant par des prés verts,‖ sous des branchages jaunes,Vers l’étang, où, miré,‖ tremblait notre manoir,Que de fois j’écoutai‖ les flûtes de vos faunesModuler pour moi seule‖ aux approches du soir !
Que de fois l’estuaire‖ où le couchant se traîne,Où la vase s’allonge‖ en déserts violets,Me laissa deviner‖ que l’Homme et la SirèneNe pouvaient être nés‖ que parmi ces reflets !
Vous n’avez pas voulu‖ de la petite villeQui tient encor debout‖ depuis tant de cent ans.Comme ceux des pêcheurs,‖ grande horde incivile,Vos pas n’ont point usé‖ ses pavés cahotants.
Ses deux clochers vieillots‖ et ses étroites ruesLaissant filtrer partout‖ le large aux sept couleurs,Ses fenêtres d’ardoise‖ où s’étagent des fleurs,Son port tout palpitant‖ de voiles accourues,
Sa chapelle de Grâce,‖ en haut, qui voit venirDepuis près de mille ans‖ les longs pèlerinages,Et le cri des bateaux‖ et l’odeur des voyages,Tant de charmes, pour vous,‖ se sont que souvenir !
Vous n’avez pas voulu‖ d’une telle patrie,Riche comme un royaume‖ et noble comme un parc,Dont les châteaux, perdus‖ sous leurs hêtres en arc,Ouvraient leur cour d’honneur‖ à votre seigneurie.
Et cependant, roulé‖ dans ses bleus et ses verts,Ses jaunes et ses roux,‖ fastueuses étoffes,Ce pays que la mer‖ rythme comme des strophes,Ce pays tout entier‖ ressemblait à vos vers.
Ces arbres de printemps « ‖bouquets de mariées »Qui devaient refleurir‖ dans votre œuvre, plus tard,C’étaient nos pommiers ronds‖ et leurs branches, pliéesSous les blancheurs de mai‖ teintes d’un peu de fard.
Vos automnes chantant‖ de douces odelettes,Tel grand vers éclatant‖ au bout de tel sonnet,Et toutes les couleurs‖ de toutes vos palettes,La marque du pays,‖ certes, s’y reconnaît !
La brume qui, parfois,‖ traîne son long suaireA travers vos écrits,‖ mélancoliquement,C’est celle qui, le soir,‖ monte de l’estuaireQuand le ciel et la mer‖ stagnent sans mouvement.
Les nuages, les vents,‖ les écumes, les lamesQui roulent dans vos mots‖ entrechoqués, parfois,Aux grands jours de tempête‖ en mer, je les revois,Comme, au fond des bois roux,‖ vos vestiges de flammes.
C’est d’avoir, tout enfant,‖ par-dessus ce vieux mur,Contemplé l’abandon‖ de mortes avenuesQue vos proses de rêve‖ aussi vous sont venues,-Et vos malices rient‖ au fond du cidre sur.
Dans son hautain lyrisme‖ ou sa gaieté hardie,Guêpe piquante au creux‖ velouté d’une fleur,Oui, votre œuvre, poète,‖ elle est de Normandie,Elle vient, malgré tout,‖ du pays de Honfleur.
Reviendrez-vous ici,‖ rêveur chargé de gloire ?Reviendrez-vous ici,‖ déserteur triomphant,Remettre, las un peu‖ d’être entré dans l’Histoire,Les pas de l’homme mûr‖ dans les pas de l’enfant ?
Revenez ! Les flots gris‖ rapporteront la lyreOù s’essayaient vos doigts‖ enfantins de jadis.Revenez ! Et partout,‖ vous croirez vous relire,Et le pays, tout bas,‖ murmurera : « Mon fils ! »
Revenez ! Les matins,‖ les midis, les vespréesInspireront encor‖ vos yeux remplis de soir,Et la sirène en pleurs‖ que roulent nos maréesViendra crisper ses mains‖ à votre manteau noir.
C’est dans le jour tombant.‖ Vous montez la colline.Ma petite maison‖ attend à mi-chemin.C’est l’automne. Un brouillard,‖ légère mousseline,Flotte ; et, d’en haut, je fais‖ un signe de la main.
On a tout allumé :‖ le lustre et les bougies,Comme pour quelque bal‖ du conte de Perrault.Aux fenêtres d’antan,‖ chaque petit carreauEst bleu de jour. Dehors,‖ les feuilles sont rougies.
Dans l’ample cheminée,‖ un feu de la Saint-JeanFait descendre et monter‖ des chimères mouvantes.On vous attend. Le geste‖ affairé des servantesSoigne encore, au salon,‖ quelque détail urgent.
Vous voici ! Vous entrez !‖ O face bienvenue !O fleurs ! Parfumez bien‖ ce soir entre les soirs !Tout à l’heure vos pas‖ craquaient sur l’avenue,L’estuaire était clair‖ entre les tilleuls noirs.
Ma petite maison,‖ vous l’aimez, Elle est belle !Certains contes de vous‖ l’avaient prévue aussi.Je vous avais bien dit‖ que rien n’était comme elle.Des livres ?… Oui. Voyez !‖ Les vôtres sont ici.
Nous voici tous les deux‖ assis au coin de l’âtre,Fantômes revenus‖ sous un toit d’autrefois,No rêves s’effeuillant‖ comme une rose aux doigts…La nuit vient. L’avenue‖ est encore bleuâtre.
Oh ! lorsque je songeais,‖ presque une enfant encor,Quand, obscure inspirée‖ et fillette inconnue,Vos vers étaient pour moi‖ comme un divin miel d’or,Aurais-je jamais cru‖ que l’heure fût venue,
Cette heure où j’aurais vu‖ le personnage ailéS’asseoir devant le feu‖ près de moi, simple et sage,Où d’égal à égal‖ je vous aurais parlé,Portant un tel passé‖ sur mon pâle visage !
Vous viendrez à Honfleur.‖ Vous me l’avez promis.Et ces minutes-là,‖ certes, seront réelles,Et, devant ce feu-ci‖ qui fait ce doux bruit d’ailes,Nous causerons tous deux‖ comme de vieux amis.
Or donc, — vous l’avez dit —‖ si Charles BaudelaireVous fit poète alors‖ que vous étiez petit,Si moi-même, plus tard,‖ comme aussi je l’ai dit,J’ai respiré, dans l’air‖ d’ici, votre œuvre claire,
S’il est vrai qu’un pouvoir‖ secret d’enfantementAppartient aux esprits‖ tourmentés que nous sommes,Si d’un regard de nous‖ des femmes et des hommesPeuvent naître et reprendre‖ en eux notre tourment,
Qui sait, lorsque je passe‖ aujourd’hui dans les ruesDe la petite ville‖ où tous deux sommes nés,Qui sait, sous mes yeux noirs‖ un instant détournés,Si des âmes, déjà,‖ ne sont pas apparues ?
Sais-je ce que mon souffle‖ engendre dans le ventEt quelle âme enfantine‖ ou maudite ou bénieFut par moi suscitée‖ en passant et rêvant ?Ai-je fait au hasard‖ un enfant de génie ?
Que celui-là, plus tard,‖ quand il sera l’élu,Ainsi que vous et moi‖ sache à qui rendre hommage.Car Charles Baudelaire‖ a de vous cette page,Mais vous, à votre tour,‖ vous avez ce salut.
Versification
- Forme
- 37 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 19(abab) 18(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 37 quatrains
- Mots à la rime
- a Baudelaire / plaire féminine, classiqueb nom / non masculine, classiquea étrange / ange féminine, classiqueb moi / émoi masculine, classiquea nourrice / génitrice féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea poète / faite féminine, classiqueb divin / levain masculine, classiquea mer / doux-amer masculine, classiqueb absence / adolescence féminine, classiquea homme / pomme féminine, classiqueb admiré / rencontré masculine, classiquea d’ici / roussi masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquea jaunes / faunes féminine, classiqueb manoir / soir masculine, classiquea traîne / Sirène féminine, classiqueb violets / reflets masculine, classiquea ville / incivile féminine, classiqueb ans / cahotants masculine, classiquea rues / accourues féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea venir / souvenir masculine, classiqueb pèlerinages / voyages féminine, classiquea patrie / seigneurie féminine, classiqueb parc / arc masculine, classiquea verts / vers masculine, classiqueb étoffes / strophes féminine, classiquea mariées / pliées féminine, classiqueb tard / fard masculine, classiquea odelettes / palettes féminine, classiqueb sonnet / reconnaît masculine, classiquea suaire / l’estuaire féminine, classiqueb mélancoliquement / mouvement masculine, classiquea lames / flammes féminine, classiqueb parfois / revois masculine, classiquea mur / sur masculine, classiqueb avenues / venues féminine, classiquea hardie / Normandie féminine, classiqueb fleur / Honfleur masculine, classiquea gloire / l’Histoire féminine, classiqueb triomphant / l’enfant masculine, classiquea lyre / relire féminine, classiqueb jadis / fils masculine, classiquea vesprées / marées féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea colline / mousseline féminine, classiqueb mi-chemin / main masculine, classiquea bougies / rougies féminine, classiqueb Perrault / carreau masculine, non classiquea Saint-Jean / urgent masculine, non classiqueb mouvantes / servantes féminine, classiquea bienvenue / l’avenue féminine, classiqueb soirs / noirs masculine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb aussi / ici masculine, classiquea l’âtre / bleuâtre féminine, classiqueb d’autrefois / doigts masculine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb inconnue / venue féminine, classiquea ailé / parlé masculine, classiqueb sage / visage féminine, classiquea promis / amis masculine, classiqueb réelles / d’ailes féminine, classiquea Baudelaire / claire féminine, classiqueb petit / dit masculine, classiquea d’enfantement / tourment masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea rues / apparues féminine, classiqueb nés / détournés masculine, classiquea vent / rêvant masculine, classiqueb bénie / génie féminine, classiquea l’élu / salut masculine, non classiqueb hommage / page féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mort et printemps, Paris, Albert Messein, 1932· numérisation poesies.net· Sources