Mort et printemps, 1932· The Skull
V. Enseignement
Devant cette tête de mortQue je suis, tout en vieil ivoire,Tu fais vainement un effortPour te raconter mon histoire.
Tu te dis : « Ce pauvre vaincu,Ce crâne avec lequel je joue,Ce muet qui jamais n’avoue,Ce masque aveugle, il a vécu.
« Il a souffert comme les autres,Il a joui, pleuré, chanté,Peut-être dit des patenôtresPour gagner son éternité.
« Cette boîte où fut sa cervelleA caressé bien des amours.Qui sait ? Sa pensée était belleOu hideuse, le long des jours.
Cette tête a suivi des ruesAu haut de son corps vertical ;Elle a couru le mont, le val,En des époques disparues.
« Elle a reposé dans des mainsQui soupesaient son mal, sa joie,Elle a suivi tous les cheminsQui vont vers la suprême voie.
Et puis, plus rien. Tout est fini.La dernière parole est dite.T’a t’on pleuré ? T’a-t-on béni ?Es-tu mort lentement, ou vite ?
« Qu’importe ! Tout ton contenuS’est dispersé. La boîte est vide.A toi notre existence avide,Et puis le néant est venu. »
— C’est tout, crois-tu, courte pensée ?Non ! N’en déplaise à ton orgueil !Une autre vie est commencéeDès qu’on entre dans le cercueil.
N’imagines-tu pas les luttesDe la chair avec l’ossement,Et combien passionnémentSe passent toutes nos minutes ?
Dans le silence et dans le noir,A l’étroit de la tombe avare,Toute une existence barbareTravaille du matin au soir.
Jusqu’au jour où la pourritureCède enfin la place au plus fort,Si tu savais tout ce qu’un mortVit de furieuse aventure !
Les cellules, les gaz, les vers,Tout s’en mêle ! Quelle bataille !Mais il faut que la chair s’en ailleEt que mes trois trous soient ouverts.
La délicate silhouetteQui, plus tard, va tant étonner,Crois-tu qu’elle n’ait pas gagnéSa taille mince de squelette ?
Pour ressusciter de l’oubliOù le monde vivant nous couche,Pour réapparaître sans bouche,Et sans yeux du fond de ce lit,
Pour être ce crâne d’ivoireQui n’a plus rien de dégoûtantAvec sa double orbite noireQui t’intéresse tant et tant,
Conçois-tu quelle patienceIl faut avoir pour tout ceci ?C’est bien plus long que l’existence ;Moi je te le révèle ici.
Ma vie ? Elle est bien oubliée.Mais ma mort, non ! Et maintenant,Crois-tu que j’ai fini, vraiment,Pauvre charpente inemployée ?
Non, encore ! Il faudra des ans,Des siècles de plus sur la terre,Pour que soit muée en poussièreCette forme aux contours luisants.
Elle sera morte et bien morte,Ta génération à toi,Quand je serai la poudre, moi,Qu’un simple coup de vent emporte.
Tu me fixes avec tes yeux,Moi qui n’en ai plus, chose inerte.Pourtant je ne suis pas si vieux,Car je cours encore à ma perte.
Tu ne connaissais pas les lois ;Moi, ce soir, je te les enseigne.Tu vivras, toi que le sang baigne,Bien plus longtemps que tu ne crois !
… Ainsi parla l’ancien être,Et moi, non sans un long frisson,Je répondis : « Merci, mon Maître !Je n’oublierai pas ta leçon. »
Versification
- Forme
- 23 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 10(abab) 13(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 23 quatrains
- Mots à la rime
- a mort / effort masculine, classiqueb ivoire / histoire féminine, classiquea vaincu / vécu masculine, classiqueb joue / n’avoue féminine, classiquea autres / patenôtres féminine, classiqueb chanté / éternité masculine, classiquea cervelle / belle féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquea rues / disparues féminine, classiqueb vertical / val masculine, classiquea mains / chemins masculine, classiqueb joie / voie féminine, classiquea fini / béni masculine, classiqueb dite / vite féminine, classiquea contenu / venu masculine, classiqueb vide / avide féminine, classiquea pensée / commencée masculine, classiqueb orgueil / cercueil masculine, mixtea luttes / minutes féminine, classiqueb l’ossement / passionnément masculine, classiquea noir / soir masculine, classiqueb avare / barbare féminine, classiquea pourriture / aventure féminine, classiqueb fort / mort masculine, classiquea vers / ouverts masculine, classiqueb bataille / aille féminine, classiquea silhouette / squelette féminine, classiqueb étonner / gagné masculine, classiquea l’oubli / lit masculine, non classiqueb couche / bouche féminine, non classiquea d’ivoire / noire féminine, classiqueb dégoûtant / tant masculine, classiquea patience / l’existence féminine, classiqueb ceci / ici masculine, classiquea oubliée / inemployée féminine, classiqueb maintenant / vraiment masculine, classiquea ans / luisants masculine, classiqueb terre / poussière féminine, classiquea morte / emporte féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea yeux / vieux masculine, classiqueb inerte / perte féminine, classiquea lois / crois masculine, classiqueb enseigne / baigne féminine, classiquea être / Maître féminine, classiqueb frisson / leçon masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mort et printemps, Paris, Albert Messein, 1932· numérisation poesies.net· Sources