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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Nos Secrètes Amours, 1902‑1905

Le dangereux désir

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins, 48 vers

I

Viens ce soir sur la berge‖ où rampent les eaux richesDe reflets isolés‖ plus rouges que du sang ;La Seine a des profils‖ sinistres de pénichesEt tout l’air des bas-fonds‖ d’un Londres menaçant.

Je te tiens au poignet,‖ mal vêtue et perverse,Blonde, blonde !… et‖ britannique terriblement…N’imagines-tu pas,‖ dans ce vent plein d’averse,Qu’il pourrait arriver‖ un sombre événement ?

N’attends-tu pas de moi‖ quelque mauvaise absenceOù le geste brutal‖ qui tourmente mon poingMe jettera sur toi,‖ pâle de jouissance,Pour t’assommer à coup‖ de caillou dans un coin ?

Qui sait si tel sursaut‖ d’origines douteusesNe me fait pas un sang‖ de garce ou d’assassin,Ce soir, devant ce fleuve‖ et dans cet air malsainOù gronde la couleur‖ des usines fumeuses ?

Pourquoi m’avoir parlé‖ si longtemps de ton malPoétique et pervers‖ de riche détraquée,Sans voir quelle prunelle‖ obscure d’animal,Brillait, dans la douceur de mes cils embusquée ?…

— Ah laisse-moi ! Va-t-en !‖ Je me retourneraiContre toi tout à coup,‖ les yeux noirs d’anarchie,Pour te frapper,‖ pour t’écraser‖ ce cœur doréEn face du malheur‖ éternel de la vie !..

II

A quoi bon tout cela,‖ puisque la vie est autre ?Il vaudra toujours mieux‖ n’avoir rien dit ni fait.Ma colère subite‖ et profonde d’apôtre,Je l’oublierai, je la‖ renierai, s’il te plaît.

Voici l’ombre odorante‖ et la douceur des choses ;Je retombe dans les‖ coussins dont j’ai médit.Ah ! sombrer dans la joie‖ et rouler dans les roses,Et ne plus rien savoir‖ que le bonheur du lit !

Penche-toi sur mes yeux‖ où le regard trépasse.Où te veut tout un long‖ désir de velours noir.Je m’abandonne‖ et m’affaiblis,‖ je me sens lasseContre tes seins vivants‖ et tièdes dans le soir.

Que, lentes, la richesse‖ et la douceur de vivreNous balancent au fond‖ d’un suprême hamacEt que notre âme en nous‖ repose comme un lacJusqu’à l’heure aux yeux durs‖ de se prendre et d’être ivres.

— Comment me souviendrais-je‖ encore du sanglotRauque et du cauchemar‖ plein d’averse des berges,Lorsque baignent tes bras,‖ tes hanches, tes seins vierges,Dans cette étoffe bleue‖ et douce comme une eau ?

A genoux devant toi,‖ toute blancheur, j’abjureLes ténèbres qui nourrissaient‖ mon rêve amer :Je ne veux plus porter‖ en moi comme blessureQue le génie ardent‖ et profond de la chair !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
9(abab) 3(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
6 quatrains
Mots à la rime
a riches / péniches féminineb sang / menaçant masculinea perverse / d’averse féminineb terriblement / événement masculinea absence / jouissance féminineb poing / coin masculinea douteuses / fumeuses féminineb d’assassin / malsain masculinea mal / d’animal masculineb détraquée / embusquée / retournerai / doré féminineb d’anarchie / vie fémininea autre / d’apôtre féminineb fait / plaît masculinea choses / roses féminineb médit / lit masculinea trépasse / lasse féminineb noir / soir masculinea vivre / ivres féminineb hamac / lac masculinea sanglot / eau masculineb berges / vierges fémininea j’abjure / blessure féminineb amer / chair masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nos Secrètes Amours, Cassaniouze, ErosOnyx, 2018· Sources