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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Occident, 1901· Paroles I

Le bébé

Lucie Delarue-Mardrus· 12 quatrains, alexandrins, 48 vers

Laisse-moi, le regard‖ sur toi, t’apostropher,Bébé vers qui se tend‖ ma poigne qui frissonneSongeant que mes dix doigts‖ sur ta frêle personneNe mettraient que si peu‖ de temps à l’étouffer.

Masse qui vit, tu n’es‖ pour d’aucuns, pour d’aucunesSurtout, qu’une pelote‖ amusante de chair,Petit corps à manger‖ de baisers, être cher,Être exquis ! Et jamais‖ tu ne les importunes.

Que de lèvres iront‖ frôler ta joue en fleur !Que de cajôlerie‖ et que de pomponnage,Que d’attendrissements‖ entoureront ton âge,Que de regards luisants‖ d’un maternel bonheur !

Ta bouche en qui surtout‖ le futur verbe dort,Tes oreilles qui n’ont‖ entendu nulle chose,Et ton front sans pensée‖ et tout ton masque roseOù n’a pas grimacé‖ la vie humaine encor.

Ah ! quel mystère es-tu,‖ fraîcheur, candeur, enfanceMolle en ta rondeur prise‖ à quelque œuf primitifEt tout inerte encor‖ du néant productifOù s’engendre à jamais‖ l’éternelle existence !

Ah ! de songer tout bas,‖ petit inconscient,Qu’un jour, de cette bouche‖ étalée en corolle,Naîtra ce monde énorme,‖ effrayant : la Parole ;Qu’une âme habitera‖ ton regard innocent ;

Que tes deux bras ballants‖ exprimeront le geste,Que tes deux petits pieds‖ multiplieront des pas,Que tu verras, ouïras,‖ retiendras, rediras,Petit infirme, quand‖ l’âge t’aura fait leste :

De penser tout cela‖ devant ton front qui dort,Âme à souffrance et chair‖ à souffrance accouplées,Enfance qui détiens‖ en tes lèvres scelléesUn secret aussi noir‖ que celui de la mort,

O bébé ! C’est cela‖ qui fait mon épouvanteAu moment où je t’ai‖ tout vivant dans mes bras ;C’est tout cela qui fait‖ que je ne t’aime pasQuand chacun près de moi‖ te dorlote et te vante,

Car, devant le poupon‖ aux charmes éternelsPour lequel à jamais‖ s’extasieront les mères,Mon sombre cœur de femme‖ en ses fibres amèresIgnore le frisson‖ des amours maternels ;

C’est que je hais la vie‖ avant de la connaîtreEt que, dans cet enfant,‖ posé sur le pavoisPour l’adoration‖ féminine, je voisLa reproduction‖ détestable de l’être…

Pauvre petit bébé !‖ dans ton nid ouaté,Quelle pitié voudrait,‖ d’une main inconnue,Serrer un peu trop fort‖ ta petite chair nue,O germe, ô lendemain,‖ future humanité ?

Versification

Forme
12 quatrains (quatrains)
Rimes
12(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 quatrains
Mots à la rime
a t’apostropher / l’étouffer masculineb frissonne / personne fémininea d’aucunes / importunes féminineb chair / cher masculinea fleur / bonheur masculineb pomponnage / âge fémininea dort / encor masculineb chose / rose fémininea enfance / existence féminineb primitif / productif masculinea inconscient / innocent masculineb corolle / Parole fémininea geste / leste féminineb pas / rediras masculinea dort / mort masculineb accouplées / scellées fémininea épouvante / vante féminineb bras / pas masculinea éternels / maternels masculineb mères / amères fémininea connaître / l’être féminineb pavois / vois masculinea ouaté / humanité masculineb inconnue / nue féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Occident, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1901· numérisation poesies.net· Sources