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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Occident, 1901· Vespérales

Spectre

Lucie Delarue-Mardrus· 13 quatrains, alexandrins, 52 vers

Ce soir, Hamlet en deuil‖ sort de l’encrier noir.Il vient, me regardant‖ jusqu’au fond des prunelles,Mettre dans mes deux mains‖ ses paumes solennellesEt s’asseoir près de moi‖ blême de désespoir.

Doux prince, j’aime bien‖ mes mains dans vos mains pâles,Le glauque de vos yeux‖ pensifs d’homme du Nord,Votre grand manteau noir‖ frère des manteaux d’orOù l’améthyste a mis‖ ses fleurs épiscopales.

Un souvenir lointain‖ erre dans votre deuil,Pareil à la senteur‖ des choses qu’on exhume ;La Légende ineffable‖ a laissé de sa brumeEn vous qui la quittez‖ pour paraître à mon seuil.

Je baiserai vos mains‖ ce soir inoccupéesOù l’encre mit d’abord‖ son stigmate innocent,Dont ensuite le sort‖ tacha les doigts de sang,Eux manieurs de plume‖ et non porteurs d’épées.

Je poserai mon front‖ contre votre front lourdCar tous deux, ennemis‖ du faste et du tapage,Nous nous sommes penchés‖ sur une même page,Avec la même angoisse,‖ avec le même amour.

Nous avons tous les deux‖ songé les mêmes songes,Nos faces ont pâli‖ sur les mêmes labeursEt nous avons aussi‖ versé les mêmes pleursSur les mêmes humains‖ et leurs mêmes mensonges.

Vous me raconterez‖ votre spectre anxieux,Je vous dirai le mien‖ qui me suit à la pisteCar je suis folle aussi‖ d’entendre sa voix tristeEt de sentir toujours‖ ses deux yeux dans mes yeux.

Car, comme votre père‖ aux injonctions brèves,Impérieux et froid‖ le Suicide est là ;Car tous deux, inquiets‖ d’un semblable au-delà,Nous n’obéissons pas‖ à cause de nos rêves !

Ah ! les rêves !… Toujours‖ toujours rêver en vainEt toujours agrandir‖ ses deux yeux dans le videEt toujours revenir‖ à sa pensée avideComme l’ivrogne affreux‖ qui retourne à son vin !

Toujours l’atroce mort‖ quand le corps va s’étendreMêlant l’allusion‖ du néant au sommeilToujours le même sombre‖ et soucieux réveilOù l’horreur d’exister‖ encor vient vous reprendre !

Ah vivre !… vivre en paix,‖ vivre en simplicitéSans chercher à sonder‖ notre propre mystère,Sans cris vers l’Infini‖ qui persiste à se taire ;Ah vivre !… Ou bien alors n’avoir jamais été !

Doux prince, approchez-vous.‖ Vous n’êtes qu’un fantômeMais puisque, comme vous‖ j’ai rêvé quelquefois,Puisqu’aussi sous mon front‖ ma pensée a le poidsD’un monde dont le faix‖ tiendrait dans un atome,

J’aime le manteau noir‖ frère des manteaux d’orOù l’améthyste a mis‖ ses fleurs épiscopalesEt contempler longtemps,‖ les mais dans vos mains pâlesLe glauque de vos yeux‖ pensifs d’homme du Nord…

Versification

Forme
13 quatrains (quatrains)
Rimes
13(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a noir / désespoir masculineb prunelles / solennelles fémininea pâles / épiscopales féminineb Nord / d’or masculinea deuil / seuil masculineb exhume / brume fémininea inoccupées / d’épées féminineb innocent / sang masculinea lourd / amour masculineb tapage / page fémininea songes / mensonges féminineb labeurs / pleurs masculinea anxieux / yeux masculineb piste / triste fémininea brèves / rêves féminineb là / au-delà masculinea vain / vin masculineb vide / avide fémininea s’étendre / reprendre féminineb sommeil / réveil masculinea simplicité / été masculineb mystère / taire fémininea fantôme / atome féminineb quelquefois / poids masculinea d’or / Nord masculineb épiscopales / pâles féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Occident, Paris, LA REVUE BLANCHE, 1901· numérisation poesies.net· Sources