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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Par vents et marées, 1910· Chez nous

Deuil

Lucie Delarue-Mardrus· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 120 vers

I

Mon père est mort. Un drap‖ recouvre son visage,Ses deux beaux grands yeux noirs‖ et ses deux belles mains.Il est tombé dans un‖ sommeil sans lendemains,Celui qui fut toujours‖ sombre, intègre et sauvage.

Il est parti tandis‖ que je n’étais pas là.La mort vint le chercher‖ à l’heure familière,Quand il lisait auprès‖ du feu, sous la lumière.Il n’a rien dit. Il a‖ sombré dans l’au-delà.

Je l’aimais, il avait‖ des paroles câlines,Malgré ce cœur de vieux‖ Normand, noueux, fermé.On l’aura craint. Pourtant‖ on l’aura bien aimé.Ses filles, maintenant,‖ seront des orphelines.

Mon père est mort. Fermez‖ la porte et les volets,Ne laissez pas entrer‖ la lumière dorée.Je ne l’ai pas revu.‖ J’étais sa préférée…Sa face est sous la terre,‖ et je lui ressemblais.

— Mon père, sois vivant‖ encor par ma souffrance.Avec toi, clans la mort,‖ bien des choses s’en vont :Des souvenirs,‖ des souvenirs…‖ Toute l’enfance !Et je n’ai pas baisé‖ tout cela sur ton front !

Je n’ai pas regardé‖ ta figure admirableQui reposait dans sa‖ dernière majesté.Je ne trouverai plus,‖ allant te visiter,Qu’un peu de pierre, un peu‖ de terre, un peu de sable

II

On avait dit : « Il faut‖ à tout prix qu’il se couche. »Mais il ne voulut point.‖ Il riait de son mal :Ainsi que chaque soir,‖ il lisait son journal,Près du feu, sous la lampe‖ et sa pipe à la bouche.C’était un soir pareil‖ à tous. Il était bien,Si grave et doux sous la‖ lumière délicate…La mort le prit ainsi‖ dans son quotidien.

Et n’est-ce pas plus beau‖ que la mort de Socrate ?

III

Ces violettes-là‖ qui neigent sur ta tombeDu bout de mes doigts filiaux,C’est chez nous, au pays,‖ dans l’herbe des coteauxQue je te les cueillis,‖ père, quand le soir tombe.

Chacune d’elles porte,‖ en son petit parfum,Un peu de ma douce pensée.En les cueillant, muette‖ et la tête baissée,J’ai songé tout le temps‖ à toi, pauvre défunt.

Je disais : Vous voici‖ venant juste de naître,Tout premier signe du printemps,Violettes de mars‖ dont l’haleine pénètreAvec autorité‖ dans les cœurs palpitants.

Je vous cueille à dessein‖ que votre odeur parfumeCelui dont le cœur ne bat plusEt lui parle des bois,‖ des chemins, des talus,De l’estuaire gris‖ au loin, du toit qui fume.

Dites-lui que toujours‖ il fait bon au pays,Que la douce lumière y brille,Que le printemps y vient‖ encore, et que sa filleNe l’a pas oublié,‖ par prés et par taillis.

Et dites-lui, malgré‖ qu’il soit sous de la terre,Qu’il est pour moi toujours vivant,Et qu’il n’est entre nous‖ ni trépas ni mystère,Puisqu’au retour je viens‖ le voir, tout comme avant,

IV

Hélas ! quand mon être béantSecrètement se désespère,Est-ce que je parle au néantOu parlé-je encore à mon père ?

Comment peut-il n’être plus rienQu’une tombe étroite et profonde ?Comment n’est-il plus de ce mondeQuand, tous deux, nous nous aimions bien ?

Moi, vivante, je l’aime encore.Mais lui, peut-il toujours m’aimer ?Dans le sol il gît, enferméComme un grain qui ne peut éclore.

Alors même qu’on est vivant,La tendresse reste invisible.Je veux savoir. Est-ce possible ?M’aime-t-il toujours comme avant ?

Mais j’interroge sans réponseIl ne parlera jamais plus.La mort dans la terre l’enfonce,Et moi je lui marche dessus…

Demeure-t-il aucune traceDe lui, par delà son sommeil,Ou s’il ne reste que sa raceQue je continue au soleil ?

Suis-je un peu de lui qui persiste ?Son âme survit-elle en moi ?— Mon Dieu, comme la mort est tristeLorsque Ton ne croit pas en toi…

V

Je ne veux pas du deuil‖ qu’on porte aux yeux de tous,Je ne traînerai pas‖ ces voiles de théâtre.Mais quand je serai seule,‖ assise au coin de l’âtre,Je m’envelopperai‖ d un rêve sombre et doux.

À quoi bon arborer‖ ces appareils funèbresQuand le monde poursuit‖ son carnaval doré ?Ainsi nul ne saura,‖ lorsque je sourirai,Que, tout bas, le malheur‖ me chantera ténèbres.

« Ton père est mort ! Ton père‖ est mort ! Ton père est mort »Dira le souvenir‖ ainsi qu’un glas qui sonne.Sans larmes cependant,‖ je poursuivrai mon sort,Car la peine que j’ai‖ ne regarde personne.

Certes, il est plus triste‖ et plus respectueuxDe ne se revêtir,‖ pour deuil, que de silence.Mon père, me voici,‖ contre l’accoutumance,Sans crêpes sur le front‖ et sans pleurs dans les yeux.

Mais quand je vais te voir‖ et rencontre ta tombeAu lieu de te trouver‖ comme par le passé,Du moins ; le sais-tu, toi,‖ père, que mon cœur tombeDe se heurter au marbre‖ inflexible et glacé ?

VI

Mon pauvre père mort,‖ toi qui gis maintenantEn marge de Paris‖ dans la terre banale,Sache que je fus voir,‖ au pays cheminant,La tombe de ta mère‖ où ce rosier s’étale.

Je me penchai. Je dis‖ tout bas : « Ton fils est mort !Il est pareil à toi,‖ désormais, ô grand’mère ! »Mais nul tressaillement‖ ne souleva la terre.Le néant s’affirmait‖ devant mon vain effort.

Et moi j’étais debout‖ sur ma race enterrée ;Mon souvenir berçait‖ deux générations.Je songeais : « Ma jeunesse‖ avec ses passionsNe me défendra pas‖ d’être un jour emmurée.

Qui donc, qui donc viendra‖ me visiter alors ! »— Personne. Je n’ai pas‖ de fils et pas de fille.A moi seule ma fin !‖ Je refuse, ô famille !De créer des vivants‖ qui deviendront des morts.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
19[abba] 11[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (86 de 12, 34 de 8)· profil 8, 6=6
Mots à la rime
a visage / sauvage féminine, classiqueb mains / lendemains masculine, classiquea là / l’au-delà masculine, classiqueb familière / lumière féminine, classiquea câlines / orphelines féminine, classiqueb fermé / aimé masculine, classiquea volets / ressemblais masculine, classiqueb dorée / préférée féminine, classiquea souffrance / l’enfance féminine, classiqueb vont / front masculine, classiquea admirable / sable féminine, classiqueb majesté / visiter masculine, non classiquea couche / bouche féminine, classiqueb mal / journal masculine, classiquea bien / quotidien masculine, classiqueb délicate / Socrate féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb filiaux / coteaux masculine, classiquea parfum / défunt masculine, non classiqueb pensée / baissée féminine, classiquea naître / pénètre féminine, classiqueb printemps / palpitants masculine, classiquea parfume / fume féminine, classiqueb plus / talus masculine, classiquea pays / taillis masculine, classiqueb brille / fille féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb vivant / avant masculine, classiquea béant / néant masculine, classiqueb désespère / père féminine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquea encore / éclore féminine, classiqueb m’aimer / enfermé masculine, non classiqueb invisible / possible féminine, classiquea réponse / l’enfonce féminine, classiqueb plus / dessus masculine, classiquea trace / race féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea persiste / triste féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea tous / doux masculine, classiqueb théâtre / l’âtre féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb doré / sourirai masculine, classiquea mort / sort masculine, équivalenteb sonne / personne féminine, classiquea respectueux / yeux masculine, classiqueb silence / l’accoutumance féminine, classiqueb passé / glacé masculine, classiquea maintenant / cheminant masculine, classiqueb banale / s’étale féminine, classiquea mort / effort masculine, classiqueb grand’mère / terre féminine, classiquea enterrée / emmurée féminine, classiqueb générations / passions masculine, classiquea alors / morts masculine, classiqueb fille / famille féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Par vents et marées, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1910· Sources