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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Par vents et marées, 1910· La route

Venise

Lucie Delarue-Mardrus· 11 quatrains, alexandrins et octosyllabes, 44 vers

La gondole qu’étoile‖ un célèbre falotNous mène, noire et funéraire.La route de minuit‖ est muette et si claire…C’est ici le pays‖ de la lune et de l’eau.

Venise autour de nous,‖ ville paradoxale,Dresse un contour pesant et mol.Ah ! n’y avait-il plus‖ de place sur le solPour te choisir, lagune‖ étroite et sépulcrale ?

Voici l’enfantement‖ monstrueux de la peur,La cité qui fuit les Barbares.Qu’elle soit donc l’asile,‖ en sa vaine splendeur,Des rêves compliqués‖ et des amours bizarres.

Musiciens pervers,‖ littérateurs fiévreux,Oui, qu’à Venise se dédieTout sentiment où reste‖ un peu de comédie,Tout visage qui porte‖ un masque autour des yeux.

Je vous le dis, Venise‖ est la ville des masques !Notre temps, visage réel,N’amène plus ceux qu’il‖ faudrait parmi ce ciel,Parmi cette eau, ce marbre‖ et ces détours fantasques.

C’est peut-être pourquoi‖ la gondole est en deuil,Ignorant vers quoi va sa rameLoin du doge doré,‖ loin de la sombre dameQui se berçaient jadis‖ clans son flottant cercueil.

Venise meurt debout,‖ les pieds dans l’eau malsaine.Que venons-nous y faire encor ?Nous qui, brutalement,‖ envahissons la scène,Les acteurs sont partis,‖ s’il reste le décor.

Ville sinistre,‖ empuantie,‖ où, dans la vase,Pourrit le marbre mariné !Églises et palais‖ sont rongés par la base,Et tel qui brille encore‖ est déjà ruiné.

Ah ! respectons‖ cette agonie‖ et ses symptômes !Tout est mort de ce qui passaitSur les canaux restreints,‖ où pleurent, doux fantômes,Ces deux derniers venus,‖ George Sand et Musset.

Laissons cette cité‖ s’écrouler d’elle-même !Pitié pour son dernier sanglot !Elle connaît déjà‖ la sentence suprêmeQui la condamne à mort‖ par le poison de l’eau.

Nos pieds sonnent si faux‖ sur le marbre des marchesLaissons Venise à son passé,Laissons finir en paix‖ ses palais et ses arches :Requiescat sur elle,‖ à jamais, in pace !

Versification

Forme
11 quatrains (strophes variées)
Rimes
5(abba) 6(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (33 de 12, 11 de 8)· profil 8, 6=6
Strophes
11 quatrains
Mots à la rime
a falot / l’eau masculine, non classiqueb funéraire / claire féminine, classiquea paradoxale / sépulcrale féminine, classiqueb mol / sol masculine, classiquea peur / splendeur masculine, classiqueb Barbares / bizarres féminine, classiquea fiévreux / yeux masculine, classiqueb dédie / comédie féminine, classiquea masques / fantasques féminine, classiqueb réel / ciel masculine, classiquea deuil / cercueil masculine, classiqueb rame / dame féminine, classiquea malsaine / scène féminine, classiqueb encor / décor masculine, classiquea vase / base féminine, classiqueb mariné / ruiné masculine, classiquea symptômes / fantômes féminine, classiqueb passait / Musset masculine, classiquea d’elle-même / suprême féminine, classiqueb sanglot / l’eau masculine, non classiquea marches / arches féminine, classiqueb passé / pace masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.5

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Par vents et marées, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1910· Sources