Souffles de tempête, 1918· III Le sphinx
Le sphinx
Je suis venue ici‖ dans le pays des dieuxPour écouter parler‖ la pierre de ta bouche,Pour regarder penser‖ la pierre de tes yeux.Pour te voir, homme et bête,‖ ô père et mère, ô souche,Je suis venue ici‖ dans le pays des dieux.
Je connaissais ton nom :‖ dieu des deux horizons ;Je savais d’autres mots‖ encor dont on les nomme,Mais je ne savais pas‖ ton sens et tes raisons.Borne au bord de l’oubli,‖ grand chat à face d’homme,Je connaissais ton nom :‖ dieu des deux horizons.
Je t’ai vu. J’ai fixé‖ ton visage de roi.Je t’ai vu. Tu portais‖ le soleil sur ta tête.Ainsi qu’une deuxième‖ énigmatique bête,J’ai vu se projeter‖ ton ombre devant toi.Je t’ai vu. J’ai fixé‖ ton visage de roi.
Autour de toi régnait‖ une fatale peur.La tête dans le ciel‖ et les reins dans le sable,Du sol roux tu sortais,‖ roux aussi, sans couleurQu’un peu de pourpre encor‖ sur ta joue implacable :Autour de toi régnait‖ une fatale peur.
Déjà tu redeviens‖ un rocher du désert.Cent siècles atténuent‖ ton éternel sourire,Ton nez fier est cassé,‖ ton dur regard se perd,L’âge est enfin venu,‖ l’âge qu’on ne peut dire…Déjà tu redeviens‖ un rocher du désert.
Certes, tu n’es plus rien‖ qu’un vieillard ! A présent,La mort pose son masque‖ horrible sur ta face.Le sable t’envahit,‖ impalpable et pesant.Quoique tes yeux, toujours,‖ fixent la même place,Certes, tu n’es plus rien‖ qu’un vieillard, à présent !
Toutes tes sœurs sont là,‖ bien plus jeunes que toi,Qui meurent. Vois l’état‖ de chaque pyramide !Tes prunelles en vain‖ magnétisent le vide :Il te faut à ton tour‖ obéir à la loi.Toutes tes sœurs sont là,‖ bien plus jeunes que toi.
Bête divine, ô toi‖ qui perdras ta vertu,Qui trépasses auprès‖ de ton ombre trop grande,Je viens t’interroger.‖ Réponds à ma demande :Que dis-tu ? Que sais-tu ?‖ Que représentes-tu,Bête divine, ô toi‖ qui perdras ta vertu ?
Et la pierre m’a dit :‖ « Oui, mon regard s’en va,Ma bouche meurt ! Malgré‖ la mort qui me défie,Fille d’Œdipe, apprends‖ ce que je signifie !Voici : Je suis Isis,‖ Christ, Allah, Jéhovah ! »Et la pierre m’a dit :‖« Oui, mon regard s’en va ! »
Elle m’a dit : « Voici :‖ tant que, pour adorer,Des êtres uniront‖ trois pierres sur la terre.Tant qu’un temple, peuplé‖ de vide et de lumière,Sculptera le ciel gris‖ ou bleu, j’existerai ! »Elle m’a dit : « Voici :‖ tant que, pour adorer,
« Tant que pour adorer,‖ on trouvera des nomsAu silence, vivra‖ la créature mixte,Le sphinx. A moi, parfums,‖ rituels et canons !Le temps n’existe pas.‖ Seule, l’idée existe.Tant que, pour adorer,‖ on trouvera des noms.
« Fille d’Œdipe, entends‖ toute la vérité,Puisque tu l’as cherchée‖ au pays nilotique.L’idée a mille noms‖ et demeure identique ;Elle n’est qu’un besoin‖ humain d’éternité.Fille d’Œdipe, entends‖ toute la vérité.
« Toi, tu croyais sacrés‖ les temps qui ne sont plus,Tu rêvais longuement‖ d’époques fabuleuses.Les cadavres sortis‖ des tombes sablonneuses,Momifiés dans l’or,‖ te semblaient des élus.Toi, tu croyais sacrés‖ les temps qui ne sont plus.
« Rien n’a changé pourtant,‖ crois-en mon souvenir !Comme jadis, devant‖ les dieux, l’homme et la femmeSe tiennent en tremblant‖ ayant peur de leur âme.Boire, manger, dormir,‖ reproduire et mourir,Rien n’a changé pourtant,‖ crois-en mon souvenir !
« L’humanité, c’est moi‖ qui couche au même lieu.Depuis les premiers jours,‖ ma forme s’y découpe.Vois ma croupe de bête‖ et ma tête de dieu !Le levant a ma tête‖ et le couchant ma croupe.L’humanité, c’est moi‖ qui couche en même lieu !
« L’aurore, mon regard‖ la contemple toujours.Elle est tout : progrès, art,‖ idée, œuvre complexe.Mais mon corps animal‖ se tourne avec son sexe.Vers l’orbe où le soleil‖ expire tous les jours.L’aurore, mon regard‖ la contemple toujours.
« Ceci veut dire : Humains‖ inventifs et pieux,L’aurore de l’esprit‖ baignera votre tête ;Mais, de par cette croupe‖ et ce sexe de bête,Vous ne serez jamais‖ complètement des dieux.Ceci veut dire : Humains‖ inventifs et pieux.
« Subissez donc la loi‖ du Recommencement !A jamais vous irez‖ d’aurore en crépuscule.Chaque époque s’élance‖ en avant, puis recule,Car rien ne peut changer,‖ sous l’exact firmament.Subissez donc la loi‖ du Recommencement.
« En vain, dans le passé,‖ vous chercherez à voirUne autre humanité,‖ sous une autre lumière.L’homme ne change point.‖ Quelle que soit son ère,Le passé, devant lui,‖ s’offre comme un miroir.En vain, dans le passé,‖ vous chercherez à voir.
« L’homme ne change point.‖ Moi, pierre, je le dis.Toujours il a, malgré‖ que l’univers existe.Besoin d’autres enfers‖ et d’autres paradisCorps de bête repue‖ et tête de dieu triste,L’homme ne change point ;‖ moi, pierre, je le dis.
« D’autres sphinx renaîtront‖ du néant où je vais.Fille de l’Homme, enfant‖ de l’éternel ŒdipeQui regardes de près‖ mon nez cassé, ma lippe,Es yeux agonisants,‖ l’énigme, tu la sais !D’autres sphinx renaîtront‖ du néant où je vais.
« Car, le sphinx, ce n’est pas‖ autre chose que toi,Tant qu’il subsistera‖ des vivants sur la terre,Quel que soit leur progrès,‖ quelle que soit leur foi.Va ! je t’ai dit le sens‖ de ton propre mystère,Car, le sphinx, ce n’est pas‖ autre chose que toi ! »
Or, j’ai fait trois saluts,‖ avant de la quitter,A la bête d’Égypte‖ assise dans le sable.Elle m’a confié‖ tout bas l’Inconnaissable,Le mot du Temporel‖ et de l’Éternité…Et j’ai fait trois saluts‖ avant de la quitter.
Versification
- Forme
- 23 quintils (strophes variées)
- Rimes
- 9(ababa) 14(abbaa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 23 quintils
- Mots à la rime
- a dieux / yeux masculine, classiqueb bouche / souche féminine, classiquea horizons / raisons masculine, classiqueb nomme / d’homme féminine, classiquea roi / toi masculine, classiqueb tête / bête féminine, classiquea peur / couleur masculine, classiqueb sable / implacable féminine, classiquea désert / perd masculine, classiqueb sourire / dire féminine, classiquea présent / pesant masculine, classiqueb face / place féminine, classiquea toi / loi masculine, classiqueb pyramide / vide féminine, classiquea vertu / représentes-tu masculine, classiqueb grande / demande féminine, classiquea va / Jéhovah masculine, classiqueb défie / signifie féminine, classiquea adorer / j’existerai masculine, classiqueb terre / lumière féminine, classiquea noms / canons masculine, classiqueb mixte / existe féminine, classiquea vérité / d’éternité masculine, classiqueb nilotique / identique féminine, classiquea plus / élus masculine, non classiqueb fabuleuses / sablonneuses féminine, classiquea souvenir / mourir masculine, non classiqueb femme / âme féminine, classiquea lieu / dieu masculine, équivalenteb découpe / croupe féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiqueb complexe / sexe féminine, assonantea pieux / dieux masculine, classiquea Recommencement / firmament masculine, classiqueb crépuscule / recule féminine, classiquea voir / miroir masculine, classiqueb lumière / ère féminine, classiquea dis / paradis masculine, classiqueb existe / triste féminine, classiquea vais / sais masculine, classiqueb Œdipe / lippe féminine, classiquea toi / foi masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquea quitter / l’Éternité masculine, classiqueb sable / l’Inconnaissable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
115 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Souffles de tempête, Paris, E. Fasquelle, 1918· numérisation poetesses.blog4ever.com· Sources