Essais poétiques, 1824
Le Loup et Le Louveteau
Un soir, il m’en souvient, j’errais sous la feuillée ;J’écoutais d’un troupeau le bêlement lointain,Et de l’orage du matinL’herbe fleurie était encor mouillée.Dans la forêt j’entendis tout-à-coupUne lugubre voix ; c’était celle d’un loup.A son élève il parlait de la sorte ;Car ce vieux loup était sage, prudent,Et même un peu pédant.— Mon fils, lui disait-il, avant tout il importeD’examiner ici les rapports différensQui peuvent exister entre la nourriture,Les costumes, les mœurs et la magistratureDes moutons dévorés et des loups dévorans.Déjà nous connaissons, grace à l’arithmétique,Le nombre des agneaux,Des brebis, des chevreauxQue nous avons croqués par ordre alphabétique ;Maintenant il nous faut songerA démêler avec adresseLa politique du berger.Ainsi donc, partez, le temps presse ;Vous savez mes desseins secrets.Allez, et secondez nos communs intérêts.
Alors le jeune loup obéit à son maître,Il part. L’instant d’après je le vis reparaître ;— Venez, s’écriait-il, venez, ils dorment tous.Jamais vous ne verrez une plus belle proie :C’est un festin royal que le ciel nous envoie.— Bon, dit l’autre, et les chiens ? ami, qu’en pensez-vous ?— Les chiens ? ils sont chétifs et de peu d’apparence,Ils ne m’ont point senti, je leur crois mauvais nez.Le parc n’est pas très-haut, nous sauterons, venez.— Et le pasteur ? — Oh ! quelle différence !Chacun prétend qu’au milieu des dangers,Il conduit ses moutons en maréchal de France :C’est le Turenne, des bergers.— S’il est ainsi changeons de batterie,Et pour un coup plus sûr réservons nos moyens ;Croyez qu’un bon berger a toujours de bons chiens.Je sais sur la montagne une autre bergerie,Dont les chiens gros et grasFont beaucoup d’embarras ;Mais je crains peu leur humeur difficile.Sans doute ils n’ont point de talent,Car ici leur maître indolentPasse pour être un imbécile.
De connaître les grands si vous êtes jaloux,Mettez, mon jeune ami, cela sur vos registres :Dans le gouvernement des hommes et des loupsUn sot roi n’a jamais que de mauvais ministres.
51 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, Paris, IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE, 1824· numérisation Project Gutenberg· Sources