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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Essais poétiques, 1824

Ourika

Dédiée à Mme la Duchesse de Duras

Delphine Gay· Elégie· 56 vers

Seule, toujours seule !
jamais aimée !OURIKA, nouvelle, p. 58.

Vous dont le cœur s’épuise en regrets superflus,Oh ! ne vous plaignez pas, vous que l’on n’aime plus !Du triomphe d’un jour votre douleur s’honore ;Et celle qu’on aima peut être aimée encore.

Moi, dont l’exil ne doit jamais finir,Seule dans le passé, seule dans l’avenir,Traînant le poids de ma longue souffrance,Pour m’aider à passer des jours sans espérance,Je n’ai pas même un souvenir.

A mon pays dès le berceau ravie,D’une mère jamais je n’ai chéri la loi ;La pitié seule a pris soin de ma vie,Et nul regard d’amour ne s’est tourné vers moi.

L’enfant qu’attire ma voix douceMe fuit dès qu’il a vu la couleur de mon front ;En vain mon cœur est pur, le monde me repousse,Et ma tendresse est un affront.

Une fois à l’espoir mon cœur osa prétendre ;D’un bien commun à tous je rêvai la douceur ;Mais celui que j’aimai ne voulut pas m’entendre ;Et, si par fois mes maux troublaient son ame tendre,L’ingrat ! il m’appelait sa sœur !

Une autre aussi l’aima ; je l’entendis près d’elle,Même en voyant mes pleurs, bénir son heureux sort ;Et celui dont la joie allait causer ma mort,Hélas ! en me quittant ne fut point infidèle.

Je ne puis l’accuser ; dans son aveuglement,S’il a de ma douleur méconnu le langage,C’est qu’il croyait les cœurs promis à l’esclavageIndignes de souffrir d’un si noble tourment !

Malgré le trait mortel dont mon ame est atteinte,Auprès de ma rivale on me laissait sans crainte.Elle avait vu mes pleurs et les avait compris ;Mais, ô sort déplorable ! ô comble de mépris !Charles, je t’adorais… et ton heureuse épouseConnaissait mon amour et n’était point jalouse !

Que de fois j’enviai la beauté de ses traits !En l’admirant mes yeux se remplissaient de larmes ;Et triste, humiliée, alors je comparaisLe deuil de mon visage à l’éclat de ses charmes !

Pourquoi m’avoir ravie à nos sables brûlants ?Pourquoi les insensés, dans leur pitié cruelle,Ont-ils jusqu’en ces lieux conduit mes pas tremblants ?Là-bas, sous mes palmiers, j’aurais paru si belle !

Je n’aurais pas connu de ce monde abhorréLe dédain protecteur et l’ironie amère ;Un enfant, sans effroi, m’appellerait sa mère,Et sur ma tombe, au moins, quelqu’un aurait pleuré !

Mais, que dis-je ?… O mon Dieu ? le désespoir m’égare :Devrais-je, quand aux cieux la palme se prépare,Lorsque tu me promets un bonheur immortel,Regretter la patrie où tu n’as point d’autel ?

Ah ! du moins qu’en mourant tout mon cœur t’appartienne !La plainte, les regrets ne me sont plus permis :Dans les champs paternels, à d’autres dieux soumis,Je n’eusse été qu’heureuse !… ici je meurs chrétienne !

Paris, 7 mai 1824.

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, Paris, IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE, 1824· numérisation Project Gutenberg· Sources