Bouquets et prières, 1843
Amour
Que sais-tu, cher ingrat,‖ quand tu ris de mes larmes,Quand tu les fais couler‖ sous tes mordantes armes,Que sais-tu qui des deux‖ joue au fort entre nous,Toi superbe et railleur,‖ moi pliée à genoux ?Que sais-tu, pauvre enfant,‖ lorsque tu me méprises,Si ce n’est pas un peu‖ de ton cœur que tu brises,Et, si tu n’iras pas‖ quelque jour réclamerCelle part à ma cendre,‖ étonné de m’aimer ?
Car, tu ne t’en vas pas‖ enfin quand je t’en prie :Que veux-tu ? Que sais-tu,‖ fier de ta moquerie,Si tu n’outrages pas‖ ton Dieu pleurant en moi,Triste dans sa grandeur‖ d’être raillé par toi ?
Oh ! n’as-tu donc jamais‖ sur ma frêle figure,Vu passer entre nous‖ un lumineux augure,Quand je creuse mon âme‖ à chercher, inhumain,Le fil mystérieux‖ qui suspend dans ta mainCette âme, pauvre oiseau‖ dont tu serres les ailes,Et qui les voit tomber‖ sans descendre après elles,Comme heureuse, après tout,‖ de perdre le pouvoirD’échapper à son sort :‖ Aimer, pleurer ; te voir !
Dis toi-même : où va-t-on,‖ devancée et suivieD’une image, une seule‖ attachée à sa vie ?Où fuir, alors que, cher‖ et fatal à la fois,Un seul mot d’une Voix‖ couvre toutes les voix !
On s’est connu si jeune !‖ on s’est dit tant de choses !On a vu se lever‖ tant de jours, tant de roses,Tant de soleils sereins‖ Se promener aux cieux,Vous regardant ensemble‖ et lés yeux sur les yeux !Tu n’y songes donc pas :‖ ces tendres habitudes,Ces soucis partagés,‖ ces rêveuses études,Ces printemps, tout chargés‖ d’éclairs, de fleurs, de miel,À toi, c’était la vie,‖ à moi : c’était le ciel !
Hélas, avant la mort‖ d’où vient que je te pleure ?De nos doux rendez-vous‖ qui donc a manqué l’heure ?Le temps va comme il veut ;‖ l’amour s’est arrêté ;Ne me reviendras-tu‖ que dans l’éternité !
Je pleure… allons, va-t-en.‖ Du haut de ma fenêtre,Je vais te voir passer :‖ je vais te reconnaîtreDe ce beau temps d’alors ;‖ et puis, comme autrefois,Crier à Dieu : Mon Dieu !‖ vivre est beau : je le vois !
Ne ris pas. Va courir‖ à ton ombre, la gloire ;Va repeupler ton cœur‖ qui n’a pas de mémoire ;Va, mais pour t’excuser‖ ne jette rien sur moi :Je suis à ce détour‖ plus savante que toi.
Avant de te blesser‖ je me tuerais moi-même ;Je trouve des raisons ;‖ j’en invente : je t’aime !« C’est le sort et le cœur‖ qui t’a m’ai arrêté, »S’immole pour t’absoudre‖ et saigne à ton côté.
L’amour vrai, tiens, c’est Dieu‖ remontant au calvaire.J’ai lu dans un beau livre,‖ humble, grand et sévère,Dont l’esprit devant loi‖ me relève aujourd’hui :« L’Éternel mit la femme‖ entre le monde et lui. »
Moi, je suis une femme‖ aussi comme ta mère !Elle me défendrait‖ de ton insulte amère :Plus grand que son amour,‖ mon amour se donna !Une femme aima trop,‖ et Dieu lui pardonna.
Crois donc que pour aimer‖ il faut un grand courage ;Que rester immobile‖ au pied d’un tel orage,Ce n’est point lâcheté,‖ comme tu dis toujours :C’est attendre la mort‖ sans disputer ses jours ;C’est accomplir un vœu,‖ fait au bord de l’anfance,De ne rendre jamais‖ l’offense pour l’offense ;
C’est acheter longtemps ;‖ par pleurs et par pitié,Une âme, qu’on voulut‖ pour sœur et pour moitié,Une chère âme, au monde‖ et donnée et perdue,Et qui par une autre’e âme,‖ au ciel sera rendue !
Ainsi, crois à l’amour.‖ Il est plus fort que toi :S’il vit seul, s’il attend,‖ s’il pardonne, c’est moi.
Alors comme toujours,‖ elle parlait en rêve ;Toujours le rêve étrange‖ et pur et triste : un jour,On l’entendit trembler‖ comme un chant qui s’achève ;Puis il ne chanta plus.‖ Moi je l’écris : AMOUR !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12((aa)) 9(aabb) 1(aabbcc) 1(aa) 1(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quatrains, 4 distiques, 1 sizain
- Mots à la rime
- a larmes / armes féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea méprises / brises féminine, classiqueb réclamer / m’aimer masculine, classiquea prie / moquerie féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea figure / augure féminine, classiqueb inhumain / main masculine, classiquea ailes / elles féminine, classiqueb pouvoir / voir masculine, classiquea suivie / vie féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea habitudes / études féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea pleure / l’heure féminine, classiqueb arrêté / l’éternité masculine, classiquea fenêtre / reconnaître féminine, classiqueb autrefois / vois masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiquea moi-même / t’aime féminine, classiqueb arrêté / côté masculine, classiquea calvaire / sévère féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb donna / pardonna masculine, classiquea courage / orage féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec l’anfance / l’offense féminine, classiquea pitié / moitié masculine, classiqueb perdue / rendue féminine, classiquea toi / moi masculine, classiquea rêve / s’achève féminine, classiqueb jour / AMOUR masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources