Bouquets et prières, 1843
Au poète prolétaire
LE BRETON
Vous, que j’ai vu passer‖ dans l’été de votre âge,Portant vos jours avec‖ un digne et haut courage,Excitant de vos bras‖ les débiles ressorts,Chanter sous la sueur‖ des paternels efforts ;Vous, que j’ai vu sublime‖ et renfermant vos ailes,Vous résigner au sol,‖ pareil aux hirondelles,Qui, pour nourrir leurs nids,‖ percent les durs sillons,Et partagent le grain‖ de milliers d’oisillons :« Pourquoi vous ai-je vu‖ tout-à-coup triste et pâle,Couvrir de vos deux mains‖ vos traits brûlés de hâle,Tel qu’un homme hâté‖ s’arrête de courir,Et dit en lui : C’est vrai,‖ pourtant, il faut mourir !Puis qui reprend sa route‖ avec la tête basse,Comme si d’un fardeau‖ son épaule était lasse ?Ah C’est que des points noirs‖ troublent un ciel vermeil,Quand nos yeux éblouis‖ ont vu trop de soleil.
C’est qu’on n’a pas encore,‖ à chaque âme qui tombe,Aplani le chemin‖ du baptême à la tombe ;C’est qu’à cette âme en pleurs‖ de sa chute du ciel,On refuse déjà‖ le froment et le sel ;C’est qu’il ne passe pas‖ franc, de port sur la terre,Ce problème, scellé‖ d’espoir et de mystère ;C’est que Ton ne veut pas,‖ même an prix de travail,Laisser l’herbe au troupeau‖ sans pâtre et sans bercail.Le travail ! le travail,‖ et le pain sans aumône,Dieu l’a semé pour-tous :‖ on nous-prend ce qu’il donne.Hélas ! hélas ! ma mère‖ a pleuré pour du pain !Hélas ! j’ai vu mourir‖ de froidure et de faim !Hélas ! quand la faim gronde‖ au cœur d’une famille,Quand la mère au foyer‖ voit chanceler sa fille,Quand tout y devient froid,‖ jusqu’aux pleurs de leurs yeux,Qu’elles n’ont plus de voix‖ pour l’élever aux cieux ;Quand les petits enfans,‖ bégayant leurs prières,Alors qu’un doigt de plomb‖ pèse sur leurs paupières,Tâchent de dire encore‖ à leur ange gardien :« Donnez-nous aujourd’hui‖ notre pain quotidien ! »Mon frère, n’est-ce pas‖ que la mère est sublime,Si ses flancs déchirés‖ n’enfantent pas un crime ;Si F air ne bondit pas‖ des sanglots du tocsin,Que son remords alors‖ ne peut plus interrompre ;Et si comme une épée,‖ ils frappent à le rompreLes fibres tendus de son sein !
Mais, vous savez aussi‖ comment la pitié vole,Et suspend la révolte,‖ et s’empresse au secours ;Et comment, jusqu’au cœur,‖ sa limpide paroleInfiltre l’eau divine‖ avec les saints discours.Moi, je sais qu’elle a dit‖ au lit de mon aïeule :« Femme, ne mourez pas :‖ levez-vous, me voici ! »Et plus tendre, et plus bas,‖ pour le dire à moi seule :« Toi qui devais donner,‖ pauvre ange, prends aussi. »C’était… oh ! c’était vous,‖ mon Dieu ! j’y crois encore.Oui, frère, c’était Dieu,‖ ce Père que j’adore,Ce Roi, que son enfant‖ n’appelle pas en vain ;Dont le sang a coulé‖ dans ma soif et ma faim !
Ainsi vous avez beau‖ chanter, père et poète,Beau mesurer votre âme‖ et relever la tète,Beau crier, plein d’haleine :‖ À moi la vie ! à moi !La terre est toute à l’homme,‖ et l’homme en est le roi ;Vous sentez par secousse‖ une chaîne inconnue,Dans la prison de chair‖ où votre âme est venue.Vous ayez beau prétendre‖ à vos trésors épars ;Vos trésors envahis‖ glissent de toutes parts.Dans la foulede rois‖ où vous perdez votre ange,Il ne vous reste rien‖ qu’une fatigue étrange,Une langueur de vivre,‖ une soif de sommeil,Et toujours la misère‖ assidue an réveil ;La misère au milieu‖ du grand Éden ! méchanteAu passereau qui vole,‖ au rossignol qui chante,À la fleur qui veut naître‖ et qui n’ose éclater,Au germe qui veut vivre‖ et ne peut palpiter ;L’âpre misère enfin,‖ cette bise inflexible,Qui détruit lentement‖ ce que Dieu fit sensible ;Dont le pâle baiser‖ gèle l’arbre et le fruit ;Elle pousse ma porte,‖ où s’élève sans bruitLa prière toujours‖ allumant son sourire,Quand l’ange gardien passe‖ et m’aide à la mieux dire.Moi, j’ai toujours au cœur‖ le répit d’un tourment,Quand ma pensée à Dieu‖ s’envole librement !
Allez ! je vous devine,‖ et j’ai ma soif déçue,Ma douce royauté‖ vainement aperçue ;J’ai mes chants commencés‖ qui s’écoulent en pleurs ;Mes épines au front‖ que je croyais des fleurs !L’amour m’a fait présent‖ d’une tendresse amère,Du doux remords d’aimer‖ et d’oser être mère.En regardant pâlir‖ des fronts purs et charmans,On a peur d’attirer‖ sur eux ses châtimens ;On a peur d’égarer‖ une âme aux blanches ailesDans les sentiers souillés‖ par tant d’âmes cruelles,Ou de les voir nager‖ dans les flots turbulensQui viennent d’épuiser‖ nos bras vains et tremblans.
Ces beaux enfans, si fiers‖ d’entrer dans nos orages,Rêvant leurs horizons,‖ leurs jardins, leurs ombrages,Moi, quand je les vois rire‖ à ce prisme trompeur,Je veux rire, et je fonds‖ en larmes dans mon cœur.Et vous, n’avez-vous pas‖ de ces pitiés profondesQui vous percent le sein,‖ comme feraient les ondesEn creusant goutte à goutte‖ un caillou ? Mille foisJ’ai voulu les instruire,‖ et j’ai gardé ma voix.Que fait la chèvre errante‖ au rocher suspendue,Qui rêve et se repent‖ de sa route perdue ?Ose-t-elle effrayer,‖ penchés sur le torrentLes chevreaux pris aux fleurs‖ qu’emporte le courant.
Qu’irions-nous raconter‖ à leurs jeunes oreilles ?Que sert d’en soulever‖ les couronnes vermeilles,Dont il plaît au printemps‖ d’assourdir leur raison ;Ils ont le temps, pas vrai :‖ tout vient dans sa saison.Oh ! laissons-les aller‖ sans gêner leur croissance ;Oh ! dans leur vie à jour‖ n’ont-ils pas l’innocence ?Au pied d’un nid chantant‖ parle-t-on d’oiseleur ?Tournons-les au soleil‖ et restons au malheur !
Ou plutôt, suivons-les :‖ quelle que soit la route,Nous montons, j’en suis sûre‖ et jamais je ne doute ;J’épèle, comme vous,‖ avec humilité,Un mot qui contient tout,‖ poète : éternité !De chaque jour tombé‖ mon épaule est légère ;L’aile pousse et me tourne‖ à ma nouvelle sphère :À tous les biens ravis‖ qui me disent adieu,Je réponds doucement :‖ va m’attendre chez Dieu !Qu’en ferais-je ; après tout,‖ de ces biens que j’adore ?Rien que les adorer ;‖ rien que les perdre encore !J’attends. Pour ces trésors‖ donnés, repris si tôt,Mon cœur n’est pas éteint :‖ il est monté plus haut !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 55[aa] 1[abba] 2[abab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (121 de 12, 1 de 8)· profil 6+6, (8)
- Mots à la rime
- a âge / courage féminine, classiquea ressorts / efforts masculine, classiquea ailes / hirondelles féminine, classiquea sillons / d’oisillons masculine, classiquea pâle / hâle féminine, classiquea courir / mourir masculine, classiquea basse / lasse féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiquea tombe féminine, classiquea ciel / sel masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiquea travail / bercail masculine, classiquea aumône / donne féminine, classiquea pain / faim masculine, équivalentea famille / fille féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiquea prières / paupières féminine, classiquea gardien / quotidien masculine, classiquea sublime / crime féminine, classiquea tocsin / sein masculine, classiqueb interrompre / rompre féminine, classiquea vole / parole féminine, classiqueb secours / discours masculine, classiquea aïeule / seule féminine, classiqueb voici / aussi masculine, classiquea encore / j’adore féminine, classiquea vain / faim masculine, classiquea poète / tète féminine, classiquea moi / roi masculine, classiquea inconnue / venue féminine, classiquea épars / parts masculine, classiquea ange / étrange féminine, classiquea sommeil / réveil masculine, classiquea méchante / chante féminine, classiquea éclater / palpiter masculine, classiquea inflexible / sensible féminine, classiquea fruit / bruit masculine, classiquea sourire / dire féminine, classiquea tourment / librement masculine, classiquea déçue / aperçue féminine, classiquea pleurs / fleurs masculine, classiquea amère / mère féminine, classiquea charmans / châtimens masculine, classiquea ailes / cruelles féminine, classiquea turbulens / tremblans masculine, classiquea orages / ombrages féminine, classiquea trompeur / cœur masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiquea fois / voix masculine, classiquea suspendue / perdue féminine, classiquea torrent / courant masculine, classiquea oreilles / vermeilles féminine, classiquea raison / saison masculine, classiquea croissance / l’innocence féminine, classiquea d’oiseleur / malheur masculine, classiquea route / doute féminine, classiquea humilité / éternité masculine, classiquea légère / sphère féminine, classiquea adieu / Dieu masculine, classiquea j’adore / encore féminine, classiquea tôt / haut masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
122 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources