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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Caméléon

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins, 81 vers

Nourri comme un enfant‖ par sa mère idolâtre,Un jeune chat, bien blanc,‖ bien ongle, bien folâtre,Bien chat ! bien héritier‖ de sa chatte maison,Égratignant toujours‖ avait toujours raison.Hôte souple et rampant‖ des royales demeures,À se délicater‖ passant d’oisives heures,Il n’en mettait pas une‖ au profit du devoir ;Point d’étude au matin,‖ point de prière au soir ;Tout coulait en sommeil,‖ en festins, en gambade :Venait-il un voleur,‖ il faisait le malade ;Son miaulement plaintif‖ lui valait un baiser :À ces tigres charmants‖ que peut-on refuser ?

Un jour de la saison‖ molle et tiède et fleurie,Voulant ronger l’hysope‖ autour de la prairie,Le fainéant bondit,‖ s’excite à prendre l’air,Carie sable au jardin‖ brille sous un ciel clair.Et l’hiver tire au large,‖ et le moelleux Joconde,Qui dévide sa queue‖ et sa danse et sa ronde,Voit un caméléon‖ se chauffant au soleil,Dans les plis d’un vieux saule‖ à son manteau pareil.

« Eh ! vous voilà, miroir‖ vivant du parasite,Vous, dont j’ai vu l’esprit‖ où j’ai fixé mon gîte !Diaphane symbole !‖ âme errante des cours,Avec des paysans,‖ quoi ! vous passez vos jours !C’est un meurtre. Chez nous‖ je vais vous faire inscrire :La fortune m’y gâte‖ et vous doit un sourire ;Prenez mon bras. Ce pré‖ nourrit mal vos talents,Je vous trouve un peu maigre.‖ À nos mets succulentsVenez vous arrondir »

« Ah ! dit le sycophante,Ma voix plus que la tienne‖ y monta triomphante.Où l’on flatte, où l’on dîne,‖ où l’or coule en ruisseaux,On l’y nourrit longtemps‖ de délicats morceaux !Comme toi, courtisan‖ à l’épaule penchée,Touchant au fond des cœurs‖ une corde cachée,Vices de cour étaient‖ poétisés par moi :Les princes m’embrassaient.‖ J’ai fait sourire un roi !Magnétisant l’oreille‖ à mes douces paroles,Spéculant avec art‖ sur les passions folles,Je visais droit et juste‖ en chatouillant l’orgueil,Tu ris, mon camarade !‖ ah ! tu connais l’écueil :Évite-le. Jaloux‖ de mes brillantes ruses,Un soir, sans écouter‖ mes sonores excuses,Le sort trancha le fil‖ argenté de mes jours,Et me reprenant tout,‖ me fait flatter toujours !Âme vide et bornée‖ à garder sa nature,Me voilà dans la poudre ;‖ abjecte créature,Traînant avec ennui‖ mes heures sans éclat,Réduit à refléter‖ un gazon sec et plat !Moi ! l’habitant doré‖ de vos salons antiques,Ramper honteusement‖ dans les scènes rustiques !Et ne pouvant louer‖ des yeux ni de la voix,M’efforcer, n’étant rien,‖ d’être ce que je vois !Me teindre des couleurs‖ du peu qui’me regarde !Et je l’imite en vain !‖… Ce peu n’y prend pas garde.Car le faiseur de tout,‖ qui peut dire pourquoi ?Irrité des honneurs‖ qu’on inventait pour moi,Peu touché de l’esprit‖ ne regarde qu’à l’âme,Et si le feu n’est pur,‖ souffle à froid sur la flamme.Ah ! si j’avais du sang‖ dans les veines, souvent,J’en ferais des pamphlets :‖ mais je n’ai que du vent !

Heureux chat ! que ton sort‖ diffère de ma vie !Tandis que seul, piqué‖ de faim, de soif, d’envie,Rêve, j’avale un rêve,‖ heureux flatteur, tu bois !Tu manges sans payer‖ à la table des rois !Et l’air le plus ténu‖ forme ma nourriture,Fruit creux et décevant‖ que l’avare nature,Tira de mes discours‖ que l’on trouvait si beaux ;Ami ! que d’éloquence‖ est tombée en lambeaux !

Mais le souffle me manque‖ à lancer ma colère ;Va-f-en : ton embonpoint‖ commence à me déplaire.Tiède et vivant coussin‖ de quelque pied royal,Échappé des genoux‖ du sanglant cardinal,Va-t-en ! ta pitié feinte‖ et ta joie effrontée,Soulève de nouveau‖ ma misère irritée :Tout visage qui rit‖ n’est qu’un masque moqueurEt je sens bien du fiel‖ couler où fut mon cœur ! »Le chat dont les yeux d’or‖ flamboyaient sur la robeDu reptile affamé,‖ s’écarte et se dérobe :« Il m’empoisonnerait,‖ dit-il avec effroi,Et je vais me blottir‖ dans les genoux du roi. »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
40((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiques
Mots à la rime
a idolâtre / folâtre féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquea demeures / heures féminine, classiqueb devoir / soir masculine, classiquea gambade / malade féminine, classiqueb baiser / refuser masculine, classiquea fleurie / prairie féminine, classiqueb l’air / clair masculine, classiquea Joconde / ronde féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea parasite / gîte féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquea inscrire / sourire féminine, classiqueb talents / succulents masculine, classiquea arrondir / sycophante / triomphante féminine, classiqueb ruisseaux / morceaux masculine, classiquea penchée / cachée féminine, classiqueb moi / roi masculine, classiquea paroles / folles féminine, classiqueb l’orgueil / l’écueil masculine, classiquea ruses / excuses féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb éclat / plat masculine, classiquea antiques / rustiques féminine, classiqueb voix / vois masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb pourquoi / moi masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb bois / rois masculine, classiquea nourriture / nature féminine, classiqueb beaux / lambeaux masculine, classiquea colère / déplaire féminine, classiqueb royal / cardinal masculine, classiquea effrontée / irritée féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea robe / dérobe féminine, classiqueb effroi / roi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources