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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Jours d’été

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins et décasyllabes, 128 vers

Ma sœur m’aimait en mère :‖ elle m’apprit à lire.Ce qu’elle y mit d’ardeur‖ ne saurait se décrire :Mais l’enfant ne sait pas‖ qu’apprendre, c’est courir,Et qu’on lui donne, assis,‖ le monde à parcourir.Voir ! voir ! l’enfant veut voir.‖ Les doux bruits de la rueAlbertine charmante‖ à la vitre apparue,Élevant ses bouquets,‖ ses volans, et là-bas,Les jeux qui m’attendaient‖ et ne commençaient pas ;Oh ! le livre avait tort !‖ Tous les livres du monde,Ne valaient pas un chant‖ de la lointaine ronde,Où mon âme sans moi‖ tournait de main en main,Quand ma sœur avait dit :‖ — Tu danseras demain.

Demain, c’était jamais !‖ Ma jeune providence,Nouant d’un fil prudent‖ les ailes de la danse,Me répétait en vain‖ toute grave et tout bas :« Vois donc : je suis heureuse,‖ et je ne danse pas. »

J’aimais tant les angesGlissant au soleil !Ce flot sans mélanges,D’amour sans pareil !Étude vivanteD’avenirs en fleur ;École savante,Savante au bonheur !

Pour regarder de près‖ ces aurores nouvelles,Mes six ans curieux‖ battaient toutes leurs ailes ;Marchant sur l’alphabet‖ rangé sur mes genoux,La mouche en bourdonnant‖ me disait : Venez-vous ?…Et mon nom qui tintait‖ dans l’air ardent de joie,Les pigeons sans liens‖ sous leur robe de soie,Mollement envolés‖ de maison en maison,Dont le fluide essor‖ entraînait ma raison ;Les arbres, hors des murs‖ poussant leurs têtes vertes ;Jusqu’au fond des jardins‖ les demeures ouvertes ;Le rire de l’été‖ sonnant de toutes parts,Et le congé, sans livre !‖ errant aux vieux remparts :Tout combattait ma sœur‖ à l’aiguille attachée ;Tout passait en chantant‖ sous ma tête penchée ;Tout m’enlevait, boudeuse‖ et riante à la fois ;Et l’alphabet toujours‖ s’endormait dans ma voix.

Oh ! l’enfance est poète.‖ Assise ou turbulente,Elle reconnaît tout‖ empreint de plus haut lieu :L’oiseau qui jette au loin‖ sa musique volante,Lui chante une lettre de Dieu !

Moi, j’y reviens toujours‖ à l’enfance chérie,Comme un pâle exilé‖ cherche au loin sa patrie »Bel âge qui demande :‖en quoi sont faits les morts ?Et dit avec Malcolm ; « Qu’est-ce que le Remords ? »Esprit qui passe, ouvrant‖ son aile souple et forte,Au souffle impérieux‖ qui l’enivre et l’emporte,D’où vient qu’à ton beau rêve‖ où se miraient les cieux,Je sens fondre une larme‖ en un coin dé mes yeux ?C’est qu’aux flots de lait pur‖ que me versait ma mère,Ne se mêlait alors‖ pas une goutte amère ;C’est qu’on baisait l’enfant‖ qui criait : Tout pour moi !C’est qu’on lui répondait‖ encor : « Oui tout pour toi ;« Veux-tu le monde aussi ?‖ tu l’auras, ma jeune âme. »Hélas ! qu’avons-nous eu ?‖ belle espérance ! ô femme !O toi qui m’as trompée‖ avec tes blonds cheveux,Tes chants de rossignol‖ et tes placides jeux !

Ma sœur : ces jours d’été‖ nous les courions ensemble ;Je reprends sous leurs flots‖ ta douce main qui tremble ;Je t’aime du bonheur‖ que tu tenais de moi ;Et mes soleils d’alors‖ se rallument sur toi !Mais j’épelais enfin :‖ l’esprit et la lumière,Éclairaient par degrés‖ la page, la premièreD’un beau livre, terni‖ sous mes doigts, sous mes pleurs,Où la Bible aux enfans‖ ouvre toutes ses fleurs :Pourtant c’est par le cœur,‖ cette bible vivante,Que je compris bientôt‖ qu’on me faisait savante :Dieu ! le jour n’entre-t-il‖ dans notre entendement,Que trempé pour jamais‖ d’un triste sentiment !

Un frêle enfant manquait‖ aux genoux de ma mère :Il s’était comme enfui‖ par une bise amère,Et, disparu du rang‖ de ses petits amis,Au berceau blanc, le soir,‖ il ne fut pas remis.Ce vague souvenir,‖ sur ma jeune penséeAvait pesé deux ans,‖ et puis, m’avait laissée.Je ne comprenais plus‖ pourquoi, pâle de pleurs,Ma mère, vers l’église‖ allait avec ses fleurs.L’église, en ce temps là,‖ des vertes sépultures,Se composait encor‖ de sévères ceintures ;Et versant sur les morts‖ ses longs hymnes fervens,Au rendez-vous de tous‖ appelait les vivans.C’était beau d’enfermer‖ dans une même enceinte,La poussière animée‖ et la poussière éteinte ;C’était doux, dans les fleurs‖ éparses au saint lieu,De respirer son père‖ en visitant son Dieu !

J’y pense ; un jour‖ de tiède et pâle automne,Après le mois‖ qui consume et qui tonne,Près de ma sœur‖ et ma main dans sa main,De Notre-Dame‖ ayant pris le cheminTout sinueux,‖ planté de croix fleuries,Où se mouraient‖ des couronnes flétries,Je regardais‖ avec saisissementCe que ma sœur‖ saluait tristement.La lune large‖ avant la nuit levée,Comme une lampe‖ avant l’heure éprouvée,D’un reflet rouge‖ enluminait les croix,L’église blanche‖ et tous ces lits étroits ;Puis, dans les coins‖ le chardon solitaire,Éparpillait‖ ses flocons sur la terre.

Sans deviner‖ ce que c’est que mourir,Devant la mort‖ je n’osai plus courir.Un ruban gris‖ qui serpentait dans l’herbe,De résédas‖ nouant l’humide gerbe,Tira mon âme‖ au tertre le plus vert,Sous la madone,‖ au flanc sept fois ouvert :Là, j’épelai‖ notre nom de famille,Et je pâlis,‖ faible petite fille ;Puis mot à mot :‖ « Notre dernier venuEst passé là‖ vers le monde inconnu ! »Cette leçon,‖ aux pieds de Notre-Dame,Mouilla mes yeux‖ et dessilla mon âme :Je savais lire !‖ et j’appris sous des fleurs,Ce qu’une mère‖ aime avec tant de pleurs.Je savais lire…‖ et je pleurai moi-même.Merci, ma sœur :‖ on pleure dès qu’on aime.Si jeune donc‖ que soit le souvenir ;C’est par un deuil‖ qu’il faut y revenir ?

Mais, que j’aime à t’aimer,‖ sœur charmante et sévère,Qui reçus pour nous deux‖ l’instinct qui persévère ;Rayon droit du devoir,‖ humble, ardent et caché,Sur mon aveugle vie‖ à toute heure épanché !Oh ! si Dieu m’aime encore ;‖ oh ! si Dieu me remporte,Comme un rêve flottant,‖ sur le seuil de ta porte,Devant mes traits changés‖ si tu fermes tes bras,Je saisirai ta main…‖, tu me reconnaîtras !

Versification

Forme
Distiques (strophes variées)
Rimes
56((aa)) 1(aabb) 1(ababcdcd) 1(abab)
Mètre
Alexandrins et décasyllabes (87 de 12, 32 de 10, 8 de 5, 1 de 8)· profil 5, 6+6, 4+6, (8)
Strophes
8 distiques, 2 quatrains, 1 huitain
Mots à la rime
a lire / décrire féminine, classiqueb courir / parcourir masculine, classiquea rue / apparue féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea monde / ronde féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea providence / danse féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea anges / mélanges féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquec vivante / savante féminine, classiqued fleur / bonheur masculine, classiquea nouvelles / ailes féminine, classiqueb genoux / Venez-vous masculine, classiquea joie / soie féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquea vertes / ouvertes féminine, classiqueb parts / remparts masculine, classiquea attachée / penchée féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea turbulente / volante féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea chérie / patrie féminine, classiqueb morts / Remords masculine, classiquea forte / l’emporte féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb cheveux / jeux masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiqueb entendement / sentiment masculine, classiqueb amis / remis masculine, classiquea pensée / laissée féminine, classiquea sépultures / ceintures féminine, classiqueb fervens / vivans masculine, classiquea enceinte / éteinte féminine, classiquea automne / tonne féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea fleuries / flétries féminine, classiqueb saisissement / tristement masculine, classiquea levée / éprouvée féminine, classiqueb croix / étroits masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiquea mourir / courir masculine, classiqueb l’herbe / gerbe féminine, classiquea vert / ouvert masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquea venu / inconnu masculine, classiqueb Notre-Dame / âme féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb moi-même / aime féminine, classiquea souvenir / revenir masculine, classiquea sévère / persévère féminine, classiqueb caché / épanché masculine, classiquea remporte / porte féminine, classiqueb bras / reconnaîtras masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources