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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouquets et prières, 1843

Prière pour mon amie

À NOTRE-DAME-DES-CHAMPS

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins, 116 vers

Reine du pauvre, ouvrez !‖ Il est à votre porteUne âme qui descend‖ de quelque nid d’oiseau ;Son corps a la faiblesse‖ et le poids d’un roseau,Son haleine est un chant‖ que la brise vous porteLe soir, quand pour bénir‖ votre peuple adorant,L’Angelus, tout ailé,‖ sort de l’orgue pleurant.

L’orgue a semé partout‖ quelque fragment sonoreDe ce génie à part‖ qui s’exhale et s’ignore ;Vos poètes ont mis‖ leurs vers les plus touchansSur ce clavier qui pleure‖ et prie avec des chants ;Et s’il était… pardon !‖ permis de croire aux fées,À ces reines de l’air‖ dans l’Orient rêvées,On se prendrait, près d’elle,‖ à croire parmi nousUne fée en exil‖ et souvent à genoux.

O reine ! relevez‖ cette gloire timideQui traversa des cours‖ l’atmosphère splendide,Quand la belle fortune‖ avait de son cheminFait le pavé facile,‖ et lui tenait la main.La fortune a tourné ;‖ le temps vole ; son aile,Qui poursuit tout bonheur‖ de rancune éternelle,De cette harmonieuse‖ a fait pencher le frontTout pâle, et l’a couvert‖ d’un indigent affront.Celle qu’on appelait‖ la charmante, l’heureuse,Monte à pieds déchirés‖ sa cime rigoureuse.Dans le travail obscur‖ où s’éteignent ses yeux,Qu’elle obtient chèrement‖ ses ailes pour les deux !Que d’hymnes elle jette‖ aux échos de la vie,Pour un rayon du feu‖ que sa tristesse envie !Que d’accords écoulés‖ de ses doigts vigilans,Pour les rares deniers‖ à la payer si lents !

Je sais, oh ! je sais bien‖ qu’elle fut imprudente ;Sa mère à la pitié‖ la créa trop ardente ;Le pauvre à sa richesse‖ a beaucoup demandé,Et tant qu’elle fut riche‖ elle a tout accordé.Voilà ce que je sais‖ contre elle, ô Notre-Dame !Alors qu’elle n’eut plus‖ rien à donner, belle âme,En voyant tout s’enfuir,‖ sa candeur soupira,Et pour toute réponse‖ au blâme, elle pleura !

Je le confesse à vous,‖ qui jugez sans colère ;À qui l’oubli de soi‖ n’a jamais su déplaire ;Vous, pour qui les fronts nus‖ sont les fronts les plus beaux,Qui préférez la lampe‖ à l’éclat des flambeaux,Si la lampe qui s’use‖ en un coin solitaireEncourage au travail‖ un pauvre de la terre :Vous qui jugez surtout‖ le pauvre avec amour,Tournez-vous à sa lampe‖ éteinte au point du jour.Hélas ! elle n’a plus‖ que ce rayon qui brille,Pas de fils protecteur,‖ pas de pieuse fille,Qui, la venant étreindre‖ et soutenant ses pas,Lui dise : « Allons, ma mère !‖ allons, ne tombez pas.Prenez mes mains, prenez‖ tout l’enfant qui vous aime ;Sous de plus jeunes traits,‖ voyez, je suis vous-même.Avancez comme à Dieu‖ réchauffée à mes jours,Je suis la lampe neuve‖ où vous brûlez toujours ! »

Un enfant ! un enfant !‖ ô seule âme de l’âme !Palme pure attachée‖ au malheur d’être femme !Éloquent défenseur‖ de notre humilité !Fruit chaste et glorieux‖ de la maternité,Qui d’une, langue impie‖ assainit la morsure,Et de l’amour trahi‖ ferme enfin la blessure !Image de Jésus‖ qui se penche vers nous,Pour relever sa mère‖ humble et née à genoux ;Dont la débile main,‖ par la grâce étendue,Rouvre parfois le ciel‖ à la vierge perdue ;Un enfant ! souffle d’ange‖ épurant le remord !Refuge dans la vie,‖ asile dans la mort ! »De la foi des époux‖ sentinelle sans armes !Rayonnement divin‖ qui passe entre leurs larmes !Fleur du toit, qui ravive‖ et retient le bonheur !Visible battement‖ de deux cœurs dans un cœur !

Elle n’a plus d’enfant.‖ Sa tendresse est déserte ;Plus un rameau qui rit,‖ plus une plante verte,Plus rien. Les seules fleurs‖ qui s’ouvrent sous ses pasCroissent où les vivans‖ ne les dérobent pas,Au grand jardin sans fruits‖ jonché de nos couronnes,Des débris de charrue‖ et des débris de trônes ;Où l’on entend dormir‖ les peuples et les rois,Tous rangés au pouvoir‖ d’un seul sceptre : la croix !

C’est là que sa langueur‖ s’abrite agenouillée,Cherchant son beau passé‖ sous la terre mouillée ;Là, qu’en un flux étrange‖ et de peur et d’espoir,Chaque marbre, en passant,‖ lui murmure : Au revoir !Oui, c’est là qu’on entend,‖ et que du sein des mousses,Sous nos pieds frissonnans‖ montent des plaintes douces.C’est là que va l’oiseau,‖ de l’aile et de la voix,Frapper à cette porte‖ où tout passe une fois.Fidèle avec la mort‖ et douce avec la vie,L’infortuné la cherche‖ et le méchant l’envie :Vierge toute lumière‖ et toute charité,Quel cœur plus selon Dieu‖ s’ouvre à votre clarté ?

On a fait ce récit‖ aux reines de la terre…Mais leur oreille est prise‖ à tant d’autres malheurs ;Mais le trône est souvent‖ chargé de tant de pleurs ;Mais la pudeur se plaint‖ avec tant de mystère !Plus large est le chemin‖ qui monte à vos genoux,Où votre charité‖ vient au-devant de nous ;Où de vos yeux ardens‖ les payons et les charmes,Comme l’onde au soleil‖ font remonter nos larmes ;Où le faible et l’enfant‖ arrivent les premiers,Tant vous aplanissez‖ pour eux les hauts sentiers !

Vierge des pleurs, sauvez,‖ quand je prie avec elle,La meilleure des deux :‖ vous savez bien laquelle !Tout ce qu’elle a donné‖ d’or et de pur amour,Faites qu’on le lui rende :‖ elle est pauvre à son tour.Elle est là, près de vous,‖ dans sa peine enfermée,La première oubliant‖ sa frêle renommée ;Pareille au rossignol‖ qui voit venir l’hiver,Sans qu’un arbre à sa vie‖ ouvre un asile vert ;Et comme il faut le nid‖ au rossignol débile,Elle demande à Dieu‖ ce nid, ce tiède asile.

Moi, j’ose demander‖ à vous, riche après Dieu,Pour ce terrestre oiseau‖ quelque céleste lieuOù la flamme amollit‖ la bise acre et méchante,Et laisse errer les doigts‖ sur l’ivoire qui chante ;Puis des lèvres d’enfans,‖ qu’elle saurait formerÀ la langue d’en-haut,‖ faite pour vous nommer !

Versification

Forme
Distiques (strophes variées)
Rimes
1(abbacc) 47((aa)) 1(abbaccddee) 1(aabbcc)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiques, 2 sizains, 1 dizain
Mots à la rime
a porte féminine, classiqueb d’oiseau / roseau masculine, classiquec adorant / pleurant masculine, classiquea sonore / s’ignore féminine, classiqueb touchans / chants masculine, classiquea fées / rêvées féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea timide / splendide féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea aile / éternelle féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea l’heureuse / rigoureuse féminine, classiqueb yeux / deux masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb vigilans / lents masculine, classiquea imprudente / ardente féminine, classiqueb demandé / accordé masculine, classiquea Notre-Dame / âme féminine, classiqueb soupira / pleura masculine, classiquea colère / déplaire féminine, classiqueb beaux / flambeaux masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb pas masculine, classiquea aime / vous-même féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea l’âme / femme féminine, classiqueb humilité / maternité masculine, classiquea morsure / blessure féminine, classiquea étendue / perdue féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquea déserte / verte féminine, classiquea couronnes / trônes féminine, classiqueb rois / croix masculine, équivalentea agenouillée / mouillée féminine, classiqueb d’espoir / revoir masculine, classiquea mousses / douces féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea vie / l’envie féminine, classiqueb charité / clarté masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb malheurs / pleurs masculine, classiquec genoux / nous masculine, classiqued charmes / larmes féminine, classiquee premiers / sentiers masculine, classiquea elle / laquelle féminine, classiqueb amour / tour masculine, classiquea enfermée / renommée féminine, classiqueb l’hiver / vert masculine, classiquea débile / asile féminine, non classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb méchante / chante féminine, classiquec former / nommer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources