Bouquets et prières, 1843
Rouen
À MES SŒURS
Dans la ville tout églises,Où je descends quelquefois,Où devant le seuil assises,Les femmes lèvent leurs voix ;Dans cette ville où bourdonne,Toute idée allant aux cieux,Où les yeux d’une madone,À tous coins cherchent vos yeux :
Il est une étroite porte,Palais de mes ans passés,Où le même amour emporte,Mon âme et mes pieds lassés,Chez mes sœurs ! séjour crédule,Où l’air est encor si pur ;Où Dieu gardait la cellule,Quand j’écoutais la pendule,Qui vit et bat sur le mur.
Là, comme la sainte femmeOuvre au pauvre son verger,Mes sœurs ont toujours dans l’âmeUn doux coin pour me loger ;Pour rappeler de l’enfanceLes nuits qui chantaient tout bas ;Pour me rendre après l’absence,Le miroir de l’innocenceQue mes sœurs ne brisent pas.
Le long de l’étroite rueOù tout est calme et pensant,Faible étoile reparue,Je regarde le passant ;Puis, tout distrait, tout frivole,Tout léger de souvenir,L’enfant qui monte à l’école,Chercher la douce parole,Doux pain de son avenir !
À Rouen, ville encenséePar la prière et les flots,S’ouvrirent de ma penséeLes hymnes et les sanglots ;Comme la brise inconnueChante à quelque vieux créneau,Sur la grande église nue,Qui met son front dans la nue,Et lave ses pieds dans l’eau.
Mais, l’église de mon âme,Où pleure un humble métal,Reflète sa pure flamme,Dans un long flot de cristalCette sainte au flanc percée,Lavant ses humbles pavés,Semble une mère empressée,Sur ses enfans abaissée,Qui dit : Puisez et buvez !
C’est là que la cathédraleAbreuve ses bénitiers ;C’est l’éternelle lustraleSauvant les siècles entiers.Tout meurt : la source est la même,Dieu nourrit sa fraîche voix :Aussi tout le peuple l’aimePlus que le dôme suprêmeOù se font sacrer les rois
Par un hiver dur et sombre,J’ai cherché ses vieux autels,Qui dans l’été font tant d’ombreAux fronts des pauvres mortels :Là, pour mon âme exilée,Couvait un nouvel affront ;L’eau bénite était gelée,Et je me suis en allée,Sans désaltérer mon front.
À travers les brumes grisesQui resserrent l’horizon,Dans la ville tout églisesOù Corneille eut sa maison :Parmi les fleurs, les fontaines,Les clochers vibrans, les tours,Les voilures toutes pleinesDes vents aux moites haleines,Qui frôlent ses verts entours :
Dans ce pays aimé‖ qui me fut trop barbare,Donnez à mon image‖ un coin rêveur et doux ;J’ai bien assez pleuré‖ l’arrêt qui nous sépare,Pour que mon ombre au moins‖ soit heureuse avec vous !
Versification
- Forme
- Neuvains
- Rimes
- 1(ababcdcd) 8(ababcdccd) 1(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes surtout (80 de 7, 4 de 12)· profil 7, 6+6
- Strophes
- 8 neuvains, 1 huitain, 1 quatrain
- Mots à la rime
- a églises / assises féminine, classiqueb quelquefois / voix masculine, classiquec bourdonne / madone féminine, classiqued cieux / yeux masculine, classiquea porte / emporte féminine, classiqueb passés / lassés masculine, classiquec crédule / cellule / pendule féminine, classiqued pur / mur masculine, classiquea femme / l’âme féminine, classiqueb verger / loger masculine, classiquec l’enfance / l’absence / l’innocence féminine, classiqued bas / pas masculine, classiquea rue / reparue féminine, classiqueb pensant / passant masculine, classiquec frivole / l’école / parole féminine, classiqued souvenir / avenir masculine, classiquea encensée / pensée féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquec inconnue / nue féminine, classiqued créneau / l’eau masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb métal / cristal masculine, classiquec percée / empressée / abaissée féminine, classiqued pavés / buvez masculine, classiquea cathédrale / lustrale féminine, classiqueb bénitiers / entiers masculine, classiquec même / l’aime / suprême féminine, classiqued voix / rois masculine, classiquea sombre / d’ombre féminine, classiqueb autels / mortels masculine, classiquec exilée / gelée / allée féminine, classiqued affront / front masculine, classiquea grises / églises féminine, classiqueb l’horizon / maison masculine, classiquec fontaines / pleines / haleines féminine, classiqued tours / entours masculine, classiquea barbare / sépare féminine, classiqueb doux / vous masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843· numérisation gallica.bnf.fr· Sources