Les pleurs, 1833
À M. alphonse de Lamartine
Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent
et pleurez avec ceux qui pleurent.Imitation de J.-C.
Dieu, dit l’Écriture, entend la fleur s’ouvrir,
et il distingue dans les bois le dernier souffle de
l’oiseau.M. H. de Latouche. Lettre de Carlin.
Triste et morne sur le rivageOù l’espoir oublia mes jours,J’enviais à l’oiseau sauvageLes cris qu’il pousse dans l’orageEt que je renferme toujours !
Et quand l’eau s’enfuyait, seméeDe tant d’heures, de tant de mois,Sous ma voile sombre et fermée,D’une vie autrefois aiméeJe ne traînais plus que le poids !
J’osais, au fond de ma misère,Rêvant sous mes genoux pliés,Sans haleine pour ma prière,Murmurer à Dieu : « Dieu, mon père !Mon père ! vous nous oubliez !
« Vous ne donnez repos ni trêve,Ni calme à notre errant esquifTantôt échoué sur la grève,Tantôt emporté comme un rêve,Perdu dans l’orage ou captif !
« Partout où le malheur l’égare,Une mère a peur de mourir ;J’ai peur : j’ose nommer barbareLe destin mobile et bizarreQui fit mes enfants pour souffrir !
« Qui prendra la rame affligée,Quand la barque, sans mouvement,De mon faible poids allégée,Leur paraîtra vide, changée,Et sur un plus morne élément ?
« Sans char, sans prêtre, au cimetièreLeur piété me conduira ;Puis, d’un peu de buis ou de lierre,Doux monument de sa prière,Le plus tendre me couvrira !… »
Tout passe ! Et je vis disparaîtreL’orage avec l’oiseau plongeur ;Et sur mon étroite fenêtreLa lune qui venait de naîtreRépandit sa douce blancheur.
J’étendis mes bras devant elle,Comme pour atteindre un amiDont le pas vivant et fidèleTout à coup au cœur se révèleSur le seuil longtemps endormi.
Je ne sais quelle voix puissanteRetint mon souffle suspendu ;Voix d’en haut, brise ravissante,Qui me relevait languissante,Comme si Dieu m’eût répondu !
Mais par trop d’espoir affaiblie,Et voilant mes pleurs sous ma main,J’ai dit dans ma mélancolie :« Lorsque tout m’ignore ou m’oublie,Quel ange est donc sur mon chemin ? »
C’était vous ! J’entendis des ailesBattre au milieu d’un ciel plus doux ;Et sur le sentier d’étincellesQue formaient d’ardentes parcelles,L’ange qui venait, c’était vous !
Oui, du haut de son vol sublime,Lamartine jetait mon nom,Comme d’une invisible cime,À la barque, au bord de l’abîme,Le ciel ému jette un rayon !
Doux comme une voix qui pardonne,Depuis que ton souffle a passéSur mon front pâle et sans couronne,Une sainte pitié résonneAutour de mon sort délaissé !
Jamais, dans son errante alarme,La Péri, pour porter aux cieux,Ne puisa de plus humble larmeQue le pleur plein d’un triste charmeDont tes chants ont mouillé mes yeux !
Mais dans ces chants que ma mémoireEt mon cœur s’apprennent tout bas,Doux à lire, plus doux à croire,Oh ! n’as-tu pas dit le mot gloire ?Et ce mot, je ne l’entends pas.
Car je suis une faible femme ;Je n’ai su qu’aimer et souffrir ;Ma pauvre lyre, c’est mon âme,Et toi seul découvres la flammeD’une lampe qui va mourir.
Devant tes hymnes de poète,D’ange, hélas ! et d’homme à la fois,Cette lyre inculte, incomplète,Longtemps détendue et muette,Ose à peine prendre une voix.
Je suis l’indigente glaneuseQui d’un peu d’épis oubliésA paré sa gerbe épineuse,Quand ta charité lumineuseVerse du blé pur âmes pieds.
Oui ! toi seul auras dit : — Vit-elle ? —Tant mon nom est mort avant moi !Et sur ma tombe, l’hirondelleFrappera seule d’un coup d’aileL’air harmonieux comme toi.
Mais toi ! dont la gloire est entièreSous sa belle égide de fleurs,Poète ! au bord de ta paupière,Dis vrai, sa puissante lumièreA-t-elle arrêté bien des pleurs ?
Versification
- Forme
- 21 quintils (quintils)
- Rimes
- 21(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 21 quintils
- Mots à la rime
- a rivage / sauvage / l’orage féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea semée / fermée / aimée féminine, classiqueb mois / poids masculine, classiquea misère / prière / père féminine, classiqueb pliés / oubliez masculine, classiquea trêve / grève / rêve féminine, classiqueb esquif / captif masculine, classiquea l’égare / barbare / bizarre féminine, classiqueb mourir / souffrir masculine, classiquea affligée / allégée / changée féminine, classiqueb mouvement / élément masculine, classiquea cimetière / lierre / prière féminine, classiqueb conduira / couvrira masculine, classiquea disparaître / fenêtre / naître féminine, classiqueb plongeur / blancheur masculine, classiquea elle / fidèle / révèle féminine, classiqueb ami / endormi masculine, classiquea puissante / ravissante / languissante féminine, classiqueb suspendu / répondu masculine, classiquea affaiblie / mélancolie / m’oublie féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea ailes / d’étincelles / parcelles féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea sublime / cime / l’abîme féminine, classiqueb nom / rayon masculine, classiquea pardonne / couronne / résonne féminine, classiqueb passé / délaissé masculine, classiquea alarme / larme / charme féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea mémoire / croire / gloire féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea femme / âme / flamme féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea poète / incomplète / muette féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea glaneuse / épineuse / lumineuse féminine, classiqueb oubliés / pieds masculine, classiquea Vit-elle / l’hirondelle / d’aile féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea entière / paupière / lumière féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources