Les pleurs, 1833
Aux manes d’Edmond Géraud
« Mon fils ! lui répond l’ermite,
De Notre-Dame-des-Bois
Le pouvoir est sans limite,
Et le ciel s’ouvre à sa voix :
Mais, hélas ! sur cette terre
Où l’homme ne vit qu’un jour,
Il n’est ni croix ni rosaire
Qui guérisse de l’amour ! »Edmond Géraud, L’Ermite de Sainte-Avelle.
Comme tout change vite !‖ Arbres de Belle-Allée,Quoi ! vos ombres déjà‖ couvrent un mausolée !Une ceinture noire‖ endeuille un jeune enfant ;Son âge y veut chanter ;‖ la mort le lui défend.
Le rossignol ému,‖ l’hirondelle hardie,Revenus au printemps‖ sous l’ardoise ou les fleurs,Ont demandé peut-être‖ à la frêle ÉlodiePourquoi son doux visage‖ est tout pâle de pleurs.
Elle a dit : « Taisez-vous ;‖ laissez dormir mon père.Il ne chante plus avec nous.Ne couvrez point ma voix ;‖ car tout ce que j’espère,C’est qu’il la reconnaît‖ quand je prie à genoux.
« Mais ne vous sauvez pas :‖ c’est encor sa demeure ;Il aimait à nourrir‖ vos nids et vos chansons ;Ma mère sait par cœur‖ ses pieuses leçons,Et Dieu ne veut pas qu’elle meure !
« Taisez-vous ; elle est veuve,‖ et tout la fait pleurer.Ne lui rappelez pas‖ votre chant le plus tendre ;Une lyre est brisée ;‖ elle croirait l’entendre ;Laissez-lui du silence‖ et le temps d’espérer !
« Écoutez : car l’enfant‖ du barde et du poèteSait épeler la vie‖ en : mots harmonieux,Et mon père a versé‖ sur ma bouche muetteDes paroles d’amour‖ qu’il allait prendre aux cieux.
« Et je les retiendrai :‖ Je veux avec ma mèreParler comme il parlait‖ aux pèlerins troublés ;Je sais comme il rendait‖ leur route moins amère,Quand ils s’éloignaient consolés !
« C’est lui qui me portait, pour enhardir mon âge,Où germent les oiseaux‖ dans leurs œufs renfermés,Quand je plongeais mon cœur‖ dans votre frais ménage,Pour compter des petits,‖ comme moi tant aimés !
« Regarde ! disait-il ;‖ oh ! regarde, ma fille !C’est ainsi que ta mère‖ a couvé notre enfant ;L’âme du rossignol‖ s’use pour sa famille !… »Et puis, il me berçait‖ sur son cœur triomphant.
« Puis, un soir dans ses yeux‖ tremblait une lumière,Pareille à cette étoile.‖ — Hélas ! je l’aime bien ! —Et de sa bouche encor‖ sortit une prièreMélodieuse… et puis‖ je n’entendis plus rien.
« Le lendemain, ma mère‖ était seule et couchée ;Une parure affreuse‖ enveloppait ses pleurs ;Et sous la noire étreinte‖ à mon corps attachée,Moi ! je passe un printemps‖ sans baisers et sans fleurs. »
Mais l’enfant n’a pas dit,‖ barde de Sainte-Avelle,Ton cortège de gloire‖ au dernier de tes jours ;Et nos bouquets lointains‖ vers une ombre nouvelle,Qui s’en retourne jeune‖ où l’on aime toujours !
Oui ! le dernier adieu‖ d’une lyre expiréeSonne le rendez-vous‖ pour un autre avenir ;Il tinte une prière !‖ une plainte sacrée,Qui roule avec tristesse‖ au fond du souvenir !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 1(aabb) 10(abab) 2(abba)
- Mètre
- Alexandrins surtout (49 de 12, 3 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a Belle-Allée / mausolée féminine, classiqueb enfant / défend masculine, classiquea hardie / Élodie féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea père / j’espère féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea demeure / meure féminine, classiqueb chansons / leçons masculine, classiquea pleurer / d’espérer masculine, classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiquea poète / muette féminine, classiqueb harmonieux / cieux masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb troublés / consolés masculine, classiquea âge / ménage féminine, classiqueb renfermés / aimés masculine, classiquea fille / famille féminine, classiqueb enfant / triomphant masculine, classiquea lumière / prière féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea couchée / attachée féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea Sainte-Avelle / nouvelle féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea expirée / sacrée féminine, classiqueb avenir / souvenir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources