Les pleurs, 1833· Aux petits enfants
Le convoi d’un ange
À MA MÈRE QUI N’EST PLUS
L’esprit céleste, ému d’une sainte tristesse,
Consulte, l’œil aux cieux, l’éternelle sagesse ;
Le Tout-Puissant fait signe, et, d’un facile effort,
Soulevant dans ses bras l’innocent qui sommeille,
Il presse sa paupière et sa lèvre vermeille :
« Sois heureux ! » lui dit-il ; et l’enfant était mort.Ch. Loyson.
Mon Dieu ! ce que j’entends‖ si suave en moi-même,Qui s’éveille, qui chante‖ au milieu démon cœur,Sonore tremblement‖ qui m’attriste et que j’aime,Est-ce un timbre dans l’âme ?‖ Est-ce un oiseau moqueur,Qui fait ces voix d’enfant‖ autre part entendues,Douces voix que la terre‖ a pour jamais perdues ?Dieu ! Quel écho profond‖ pour de si faibles voix !
Quand j’ignorais la mort,‖ je pense qu’une foisOn me fit blanche et belle,‖ et qu’on serra ma têteD’une tresse de fleurs‖ comme pour une fête ;Qu’une gaze tombait‖ sur mes souliers plus beaux ;Et qu’à travers le jour‖ nous portions des flambeaux :Et puis, qu’un long ruban‖ nous tenait, jeunes fillesPrises pour le cortège‖ au sein de nos familles.
Oui, de mes jours pleurés‖ je vois sortir ce jourTout soleil ! ruisselant‖ sur la fraîche chapelleOù je voudrais prier‖ quand je me la rappelle.Enfants, nous emportions‖ à son dernier séjourUn enfant plus léger,‖ plus peureux de la terre,Et qui s’en retournait‖ habillé de mystère,Furtif comme l’oiseau‖ sur nos toits entrevu,Posé pour nous chanter‖ son passage imprévu,Dont la flèche invisible‖ a détendu les ailes,Et qui se traîne aux fleurs,‖ et disparaît sous elles !
Je souriais pourtant,‖ car je ne savais pasSi l’église tintait‖ la vie ou le trépas.Ma mère était plus tendre‖ et me pressait contre elle.« Dieu ! disait-elle, ô Dieu !‖ cachez-la dans votre aile ! »Et puis en me baisant :‖ « Tu laisseras tomberTes fleurs en saluant‖ l’autel de la Madone ;Dans l’eau sainte, petite,‖ il faut les imbiber ;Mets ton flambeau dans l’ombre ;‖ elle sait bien qui donne.Regarde si la flamme‖ a monté vers les cieux,Ma fille ; et ne va pas‖ en détourner les yeux !Tiens, voilà pour le pauvre :‖ il faut l’aider ; il prieCelle qui va te voir‖ et qu’on nomme Marie. »Émue elle ajouta :‖ « Toi, tu vivras toujours ! »Et je trouvai ce jour‖ plus beau que d’autres jours.
Bel âge somnambule !‖ Enchanté d’ignorance,Qui ne sait pas qu’on meurt,‖ et qui vit d’espérance !Qui croit que le malheur‖ est pour le méchant… Mais,Où. sont-ils les méchants ?‖ En a-t-on vu jamais ?Ô tissu d’harmonie !‖ Ô premières années,Où les âmes sans peur‖ s’envolent pardonnées,Où pas un chant n’est faux,‖ pas un écho défait,Où chaque bruit nouveau‖ frappe un accord parfait !
Nous entrâmes sans bruit‖ dans la chapelle ouverte,Étrangère au soleil‖ sous sa coupole verte ;Là, comme une eau qui coule‖ au milieu de l’été,On entendait tout bas‖ courir l’éternité.Quelque chose de tendre‖ y languissait : du lierreY tenait doucement‖ la vierge prisonnière ;Parmi le jour douteux‖ qui flottait dans le chœur,On voyait s’abaisser‖ et s’élever son cœur.Je le croirai toujours :‖ c’était comme une femmeSur ses genoux émus‖ tenant son premier-né,Chaste et nu, doux et fort,‖ humble et prédestiné,Déjà si plein d’amour‖ qu’il nous attirait l’âme !La mort passait sans pleurs.‖ Hélas ! on n’avait puPorter la mère au seuil‖ où la blanche volée,Sur la petite boîte‖ odorante et voilée,Reprenait l’hymne frêle‖ aux vents interrompu.Et le deuil n’était pas‖ dans notre frais cortège ;Car le prêtre avait dit :‖ « Enfant, Dieu te protège ;Dieu t’enlève au banquet‖ mortel qui t’appelait,Encor gonflé pour toi‖ de larmes et de lait ! »
Et quand je ne vis plus‖ ce doux fardeau de rosesTrembler au fond du voile‖ au soleil étendu,On dit : « Regarde au ciel !‖ » Et je vis tant de chosesQue je l’y crus porté‖ parle vent, ou perdu,Fait ange dans l’azur‖ inondé de lumière ;Car l’or du ciel fondait‖ en fils étincelants,Et tant de jour coulait‖ sur nos vêtements blancs,Qu’il fallut curieuse‖ en ôter ma paupière.
Longtemps tout fut mobile‖ et rouge sous ma main,Et je ne pus compter‖ les arbres du chemin.Sous le toit sans bonheur‖ on nous reçut encore ;Le jardin nous offrit‖ ce que l’enfance adore,Et nous trouvâmes bons‖ les fruits de l’ange. Hélas !Une chambre était triste :‖ elle ne s’ouvrit pas ;Et nous fîmes un feu‖ des églantines mortes,Dont l’enfant qui s’en va‖ fait arroser les portes.L’enfant aimé de Dieu‖ n’est jamais revenu ;Sage, il trouva son nid‖ assez grand pour sa tombe.Oui, vous l’aimiez, mon Dieu !‖ car la jeune colombeN’emporta point de terre‖ à son pied rose et nu !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abab] 27[aa] 5[abba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a moi-même / j’aime féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea entendues / perdues féminine, classiquea voix / fois masculine, classiquea tête / fête féminine, classiquea beaux / flambeaux masculine, classiquea filles / familles féminine, classiquea jour / séjour masculine, classiqueb chapelle / rappelle féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiquea entrevu / imprévu masculine, classiquea ailes / elles féminine, classiquea pas / trépas masculine, classiquea elle / aile féminine, classiquea tomber / imbiber masculine, classiqueb Madone / donne féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiquea prie / Marie féminine, classiquea toujours / jours masculine, classiquea d’ignorance / d’espérance féminine, classiquea Mais / jamais masculine, classiquea années / pardonnées féminine, classiquea défait / parfait masculine, classiquea ouverte / verte féminine, classiquea l’été / l’éternité masculine, classiquea lierre / prisonnière féminine, classiquea chœur / cœur masculine, classiquea femme / l’âme féminine, classiqueb premier-né / prédestiné masculine, classiquea pu / interrompu masculine, classiqueb volée / voilée féminine, classiquea cortège / protège féminine, classiquea t’appelait / lait masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb étendu / perdu masculine, classiquea lumière / paupière féminine, classiqueb étincelants / blancs masculine, classiquea main / chemin masculine, classiquea encore / adore féminine, classiquea Hélas / pas masculine, classiquea mortes / portes féminine, classiquea revenu / nu masculine, classiqueb tombe / colombe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources