Les pleurs, 1833
Le rossignol aveugle
À MADAME CAROLINE BRANCHU
Nous ne saurions nous attendrir sur la destinée
d’autrui, ou même sur la nôtre, sans valoir quel-
que chose ; car il y a une grande intensité de
vie dans la douleur. — Hélas ! souffrir, c’est
encore vivre fortement, puisque c’est vivre avec
lutte et violence.Kératry.
Pauvre exilé de l’air !‖ sans ailes, sans lumière,Oh ! comme on t’a fait malheureux !Quelle ombre impénétrable‖ inonde ta paupière !Quel deuil est étendu‖ sur tes chants douloureux !Innocent Bélisaire !‖ une empreinte brûlanteDu jour sur ta prunelle‖ a séché les couleurs ;Et ta mémoire y roule‖ incessamment des pleurs,Et tu ne sais pourquoi‖ Dieu fait la nuit si lente !
Et Dieu nous verse encor‖ la nuit égale au jour.Non ! ta nuit sans rayons‖ n’est pas son triste ouvrage ;Il ouvrit tout un ciel‖ à ton vol plein d’amour,Et ton vol mutilé l’outrage !Par lui ton cœur éteint‖ s’illumine d’espoir.Un éclair qu’il allume‖ à ton horizon noirTe fait rêver de l’aube,‖ ou des étoiles blanches,Ou d’un reflet de l’eau‖ qui glisse entre les branchesDes bois que tu ne peux plus voir !
Et tu chantes les bois,‖ puisque tu vis encore.Tu chantes : pour l’oiseau,‖ respirer, c’est chanter.Mais quoi ! pour moduler‖ l’ennui qui te dévore,Sous le voile vivant‖ qui t’usurpe l’aurore,Combien d’autres accents‖ te faut-il inventer !
Un cœur d’oiseau sait-il‖ tant de notes plaintives ?Ah ! quand la liberté‖ soufflait dans tes chansons,Qu’avec ravissement‖ tes ailes incaptivesDans l’azur sans barrière‖ emportaient ses leçons !
Douce horloge du soir‖ aux saules suspendue,Ton timbre jetait l’heure‖ aux pâtres dispersés ;Mais le timbre égaré‖ dans ta clarté perdueSonne toujours minuit‖ sur tes chants oppressés.Tes chants n’éveillent plus‖ la pâle primevèreQui meurt sans recevoir‖ les baisers du soleil,Ni le souci fermé‖ sous le doigt du sommeilQui se rouvre baigné‖ d’une rosée amère.Tu ne sais pas quel astre‖ éclaire tes instants ;Tu bois, sans les compter,‖ tes heures de souffrance ;Car la veille sans espéranceNe sent pas la fuite du temps !
Tu ne vas plus verser‖ ton hymne sur la rose,Ni retremper ta voix‖ dans le feu qui l’arrose.Cette haleine d’encens,‖ ce parfum tant aimé,C’est l’amour qui fermente‖ au fond d’un cœur fermé ;Et ton cœur contre ta cageSe jette avec désespoir ;Et l’on rit du vain courageQui heurte ton esclavageSur un barreau sanglant‖ que tu ne peux mouvoir.
Du fond de ton sépulcre‖ un cri lent et sonoreDénonce tes malheurs‖ autre part entendus ;Ton œil vide s’ouvre encorePour saluer une auroreQue l’homme n’éteindra plus !
Ce jour que l’esclave envieDu moins changera son sort,Et je sais trop de la vie,Pour médire de la mort !
Chante la liberté,‖ prisonnier ! Dieu t’écoute.Allons ! nous voici deux‖ à chanter devant lui.J’ai su dire ma joie,‖ et je sais aujourd’huiCe qu’un son douloureux te coûte !
Chante pour tes bourreaux‖ qui daignent te nourrir,Qui t’ont ravi des cieux‖ la flamme épanouie ;Tes cris font des accords,‖ ton deuil les désennuie ;Si ta douleur s’enferme,‖ ils te feront mourir !
Chante donc ta douleur profonde,Ton désert au milieu du monde,Ton veuvage, ton abandon ;Dis, dis quelle amertume affreuseRend la liberté douloureusePour qui n’en sait plus que le nom !
Dis qu’il fait froid dans ta pensée,Comme quand une voix glacéeSouffla sur le feu de mon cœur,Pour éteindre aussi la lumièreD’une espérance, — la première,Que je prenais pour le bonheur !
Laisse ton hymne désolée,Comme l’eau dans une vallée,S’épancher sur tes sombres jours,Et que l’espoir filtre toujoursAu fond de ta joie écoulée !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abab] 7[abba] 2[aabba] 3[abaab] 4[aa]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 7 syllabes (47 de 12, 23 de 8, 11 de 7)· profil 8, 7, 6+6
- Mots à la rime
- a lumière / paupière féminine, classiqueb malheureux / douloureux masculine, classiquea brûlante / lente féminine, classiqueb couleurs / pleurs masculine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb ouvrage / l’outrage féminine, classiquea d’espoir / noir / voir masculine, classiqueb blanches / branches féminine, classiquea encore / dévore / l’aurore féminine, classiqueb chanter / inventer masculine, classiquea plaintives / incaptives féminine, classiqueb chansons / leçons masculine, classiquea suspendue / perdue féminine, classiqueb dispersés / oppressés masculine, classiquea primevère / amère féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea instants / temps masculine, classiqueb souffrance / espérance féminine, classiquea rose / l’arrose féminine, classiquea aimé / fermé masculine, classiquea cage / courage / esclavage féminine, classiqueb désespoir / mouvoir masculine, classiquea sonore / encore / aurore féminine, classiqueb entendus / plus masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea t’écoute / coûte féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea nourrir / mourir masculine, classiqueb épanouie / désennuie féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiquea abandon / nom masculine, classiqueb affreuse / douloureuse féminine, classiquea pensée / glacée féminine, classiquea cœur / bonheur masculine, classiqueb lumière / première féminine, classiquea désolée / vallée / écoulée féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources