Les pleurs, 1833
Louise Labé
Tant que mes yeux pourront larmes espandre
À l’heur passé avec toy regretter ;
Et qu’aux sanglots et soupirs résister,
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard lut, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit voudra se contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre ;
Je ne souhaitte encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentiray tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer sygne d’amante,
Priray la mort noircir mon plus cher jour.Louise Labé
Quoi ! c’est là ton berceau,‖ poétique Louise !Mélodieux enfant,‖ fait d’amour et d’amour,Et d’âme, et d’âme encore,‖ et de mollesse exquise ;Quoi ! c’est là que ta vie‖ a pris l’air et le jour !
Quoi ! les murs étouffants‖ de cette étroite rueOnt laissé, sans l’éteindre,‖ éclore ta raison ?Quoi ! c’est là qu’a brillé‖ ta lampe disparue ?La jeune perle ainsi‖ colore sa prison !
Où posais-tu tes pieds‖ délicats et sensibles,Sur le sol irrité‖ que j’effleure en tremblant ?Quel ange, aplanissant‖ ces sentiers impossibles,A soutenu ton vol‖ sur leur pavé brûlant ?Oh ! les cailloux aigus‖ font chanceler la grâce ;Ici l’enfance, lente‖ et craintive à souffrir,Pour s’élancer aux fleurs,‖ pour en chercher la trace,En sortant du berceau,‖ n’apprend pas à courir.Paresseuse, elle marche ;‖ et sa timide joieRessemble au papillon‖ sur l’épine arrêté,Son aile s’y déchire‖ avant qu’il ne la voie,À son instinct rôdeur‖ il boude tout l’été.As-tu vu ce radeau,‖ longue et mouvante rue,Qui s’enfuit sur le dos‖ du fleuve voyageur ?Osais-tu regarder,‖ de mille ondes accrue,Cette onde qui surgit‖ comme un fléau vengeur !
Non, ce n’est pas ainsi‖ que je rêvais ta cage,Fauvette à tête blonde,‖ au chant libre et joyeux ;Je suspendais ton aile‖ à quelque frais bocage,Plein d’encens et de jour‖ aussi doux que tes yeux !Et le Rhône en colère,‖ et la Saône dormante,N’avaient point baptisé‖ tes beaux jours tramés d’or ;Dans un cercle de feu‖ tourmentée et charmante,J’ai cru qu’avec des fleurs‖ tu décrivais ton sort,Et que ton aile au vent‖ n’était point arrêtéeSous ces réseaux de fer‖ aux rigides couleurs ;Et que tu respirais‖ la tristesse enchantéeQue la paix du désert‖ imprime aux jeunes fleurs ;Que tu livrais aux flots‖ tes amoureuses larmes,Miroir pur et profond‖ qu’interrogeaient tes charmes ;Et que tes vers émus,‖ nés d’un frais souvenir,S’en allaient sans efforts‖ chanter dans l’avenir !
Mais tu vivais d’une flammeRaillée en ce froid séjour ;Et tu pleurais de ton âme,Ô Salamandre d’amour !
Quand sur les feuilles parlantesQue ton cœur sut embraser,Tu laisses dans un baiserCourir tes larmes brûlantes,
Ô Louise ! on croit voir‖ l’éphémère éternelFiler dans les parfums‖ sa soyeuse industrie ;Lorsque, tombé du ciel,‖ son ardente patrie,Il en retient dans l’ombre‖ un rayon paternel ;Fiévreux, loin du soleil,‖ l’insecte se consume ;D’un fil d’or sur lui-même‖ ourdissant la beauté,Inaperçu dans l’arbre‖ où le vent l’a jeté,Sous un linceul de feu‖ son âme se rallume !
Oui ! ce sublime atome‖ est le rêve des arts ;Oui ! les arts dédaignés‖ meurent en chrysalides,Quand la douce chaleur‖ de caressants regardsFait pousser par degrés‖ leurs ailes invalides.Telle, étonnée et triste‖ au bord de son réveil,Quelque jeune Louise,‖ ignorant sa couronne,N’ose encor révéler‖ à l’air qui l’environneQu’une âme chante et pleure‖ autour de son sommeil.Car tu l’as dit : longtemps‖ un silence invincible,Étendu sur ta voix‖ qui s’éveillait sensible,Fit mourir dans ton sein‖ des accents tout amour,Que tu tremblais d’entendre‖ et de livrer au jour.
Mais l’amour ! oh ! l’amour‖ se venge d’être esclave.Fièvre des jeunes cœurs,‖ orage des beaux jours,Qui consume la vie‖ et la promet toujours,Indompté sous les nœuds‖ qui lui servent d’entrave,Oh ! l’invisible amour‖ circule dans les airs,Dans les flots, dans les fleurs,‖ dans les songes de l’âme,Dans le jour qui languit‖ trop chargé de sa flamme,Et dans les nocturnes concerts !
Et tu chantas l’amour !‖ ce fut ta destinée ;Belle ! et femme ! et naïve,‖ et du monde étonnée,De la foule qui passe‖ évitant la faveur,Inclinant sur ton fleuve‖ un front tendre et rêveur,Louise ! tu chantas.‖ À peine de l’enfanceTa jeunesse hâtive‖ eut perdu les liens,L’amour te prit sans peur,‖ sans débats, sans défense ;Il fit tes jours, tes nuits,‖ tes tourments et tes biens !
Et toujours par ta chaîne‖ au rivage attachée,Comme une nymphe triste‖ au milieu des roseaux,Des roseaux à demi cachée,Louise ! tu chantas‖ dans les fleurs et les eaux.
De cette cité sourde,‖ oh ! que l’âme est changée !Autrefois tu charmais‖ l’oreille des pasteurs ;Autrefois, en passant,‖ d’humbles navigateursSuspendaient à ta voix‖ la rame négligée,Et recueillant dans l’air‖ ton rire harmonieux,Comme un écho fuyant‖ on les entendait rire ;Car sous tes doigts ingénieux,Le luth ému disait‖ tout ce qu’il voulait dire !
Tout ce que tu voyais‖ de beau dans l’univers,N’est-ce pas comme au fond‖ de quelque glace pure,Coulait dans ta mémoire‖ et s’y gravait en vers ?Oui ! l’âme poétique‖ est une chambre obscureOù s’enferme le monde‖ et ses aspects divers !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 14[abab] 6[aa] 7[abba] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (90 de 12, 8 de 7, 3 de 8)· profil 7, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a Louise / exquise féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea rue / disparue féminine, classiqueb raison / prison masculine, classiquea sensibles / impossibles féminine, classiqueb tremblant / brûlant masculine, classiquea grâce / trace féminine, classiqueb souffrir / courir masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb arrêté / l’été masculine, classiquea rue / accrue féminine, classiqueb voyageur / vengeur masculine, classiquea cage / bocage féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea dormante / charmante féminine, classiqueb d’or / sort masculine, non classiquea arrêtée / enchantée féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiquea souvenir / l’avenir masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb séjour / d’amour masculine, classiquea parlantes / brûlantes féminine, classiqueb embraser / baiser masculine, classiquea éternel / paternel masculine, classiqueb industrie / patrie féminine, classiquea consume / rallume féminine, classiqueb beauté / jeté masculine, classiquea arts / regards masculine, classiqueb chrysalides / invalides féminine, classiquea réveil / sommeil masculine, classiqueb couronne / l’environne féminine, classiquea invincible / sensible féminine, classiquea amour / jour masculine, classiquea esclave / d’entrave féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea airs / concerts masculine, classiqueb l’âme / flamme féminine, classiquea destinée / étonnée féminine, classiquea faveur / rêveur masculine, classiquea l’enfance / défense féminine, classiqueb liens / biens masculine, classiquea attachée / cachée féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea changée / négligée féminine, classiqueb pasteurs / navigateurs masculine, classiquea harmonieux / ingénieux masculine, classiqueb rire / dire féminine, classiquea l’univers / vers / divers masculine, classiqueb pure / obscure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
101 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources