Les pleurs, 1833
Lucretia Davidson
Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile.André Chénier.
Muse à la voix d’enfant !‖ quelle route épineuseDéchira tes pieds d’ange‖ égarés loin des cieux ?Quels épis indigents,‖ fugitive glaneuse,Nourrirent tes destins‖ frêles et gracieux ?Fleur étrangère ! en vain‖ l’eau roule entre ta riveEt mon rivage ; un flot‖ m’attire aux malheureux.Je suis leur écho triste‖ où leur plainte m’arrive :Près de moi, loin de moi,‖ j’ai des larmes pour eux !
Oh ! que d’êtres charmants‖ étonnés de la terre,Ne sachant où porter‖ leur âme solitaire,Malades de la vie,‖ altérés d’en guérir,Au milieu de leurs jours‖ s’arrêtent pour mourir !
Tu pleurais de l’entrave‖ attachée à tes ailes,Toi ! replongeant ton vol‖ dans le ciel étoilé,Sur ton astre tremblant‖ aux pâles étincelles,Tu consolais tes yeux‖ d’un sommeil envolé.Eh bien ! ton front brûlant‖ est voilé sous l’argile ;Ton âme est échappée‖ à sa prison fragile ;Un tissu délicat‖ se brise sans effort ;Ainsi l’œuf au soleil‖ éclate après l’orage :L’ange qu’il enfermait‖ a ressaisi l’essor,Et ton dernier soupir‖ fut un cri de courage !Ne demandais-tu pas‖ ce repos virginal ?Sur ta tombe innocente‖ un oiseau matinalNe va-t-il pas verser‖ quelque suave plainte,Douce comme ta voix,‖ ta douce voix éteinte ?La rosée, en tombant‖ de ton jeune cyprès,Ne baigne-t-elle pas‖ ton sommeil calme et frais ?Dis ! ne souris-tu pas‖ quand ta rêveuse étoile,Le soir, dans ses rayons‖ humides et flottantsGlisse un chaste baiser‖ sous la pudique toile,Où le ciel, qui t’aimait,‖ plongea tes beaux printemps !
Non ! tu ne voudrais plus‖ cueillir nos fleurs avaresDont les âcres parfums‖ tourmentaient ta raison :De nos rangs consternés,‖ libre, tu te sépares,Et tu ne bois plus l’air‖ où roule le poison.Le monde t’a fait peur :‖ de ses bruits alarmée,Tu te penchas, soumise‖ et vierge, sous la mort ;Et tu t’envolas, fleur fermée,T’épanouir aux feux‖ qui n’ont pas de remord.Tu ne vins pas, d’un jour‖ prolongeant ton voyage,Tenter de nos climats‖ l’air tiède et transparent ;Sous le voile d’encens‖ ou brûle leur bel âge,Regarder tes sœurs en mourant !
De celle dont le cœur‖ s’enferme et bat si vite,Toi ! tu pouvais prétendre‖ à rencontrer la main :L’ange blessé l’attire‖ au bord de son chemin,Et sa grâce peut-être‖ eût enchaîné ta fuite.
À ta pure souffrance‖ elle eût jeté ses fleurs ;De sa lyre voilée‖ elle eût touché ta lyre ;Et dans ses vers brillants,‖ que de loin j’ose lire,Ton nom jeune eût vécu,‖ baptisé de ses pleurs !
Tu n’as pas vu Delphine‖ à son adolescence,Muse qui prit son vol‖ si près de ta naissance,Que l’on eût dit vos jours‖ nés de la même fleur ;Sur son front imprégné‖ de gloire et d’innocence,Tu n’as pu, jeune sainte,‖ apaiser ta douleur.Non ! l’étoile fuyait.‖ Ton oreille enfantine,Doucement rappelée‖ au mouvement des flots,N’aura pas entendu‖ rouler la brigantineD’une exilée aussi‖ qui chante ses sanglots.Et tu laissas tomber‖ tes larmes poétiques,Comme un cygne qui meurt,‖ ses sons mélodieux ;Cris d’âme ! ils font vibrer‖ les feuilles prophétiquesOù s’épanchaient tout bas‖ tes précoces adieux :Car tu tremblais de vivre,‖ et tu cherchais ta tombe,Seule, sous un rameau‖ qui n’a pas vu l’hiver ;D’une vie effleurée,‖ inquiète colombe,Tu laissas le livre entr’ouvert.
Que de chants étouffés !‖ que de pages perdues !Que d’hymnes au silence‖ avec toi descendues !Tu sortais d’être enfant,‖ Lucretia !… Tu meurs,Et tu le voulus bien !‖ Pardonne à nos clameurs.
Non ! je n’ose pleurer‖ dans ma pensée amère ;Non, je ne te plains pas ;‖ mais que je plains ta mère !
Lucretia Davidson, morte à dix-sept ans, née le 27 septembre 1808, à Platts-Burgh, sur le lac Champlain. Il sera difficile de lire sans émotion cette courte vie, insérée dans le Quarterly Review, et traduite par M. Amédée Pichot. Il ne m’est pas possible d’y penser sans que mon cœur ne s’emplisse de larmes. Si je savais peindre, je ferais le portrait de Lucretia. On la devine dans ces stances qu’elle écrivit à l’âge de quinze ans : « Étoile du soir ! astre étincelant, diamant de la couronne du ciel, ah ! si mon âme était libre, comme elle prendrait son essor vers toi ! « Que tu es calme et belle ! Semblable à la clarté pure d’une lampe allumée sur l’autel de la vertu ! Ah ! sans doute le monde brillant que tu es fière de contenir ne fut jamais ni perdu, ni racheté ! « Là, des êtres purs comme l’aile des cieux mêlent en commun leurs espérances et leur félicité, pendant que les anges font vibrer leurs lyres, et que les séraphins forment un dais avec leurs ailes étendues. « Là, des jours sans nuages, des nuits brillantes sont éclairées par le reflet des clartés célestes. Là se succèdent rapidement les saisons et les années inaperçues, et sans laisser de regrets à l’âme. « Petite étoile étincelante du soir, diamant posé sur le bandeau bleu du ciel, avec quelle ivresse je volerai vers toi, dès que mon âme sera libre ! » Elle est libre !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abab] 9[aa] 2[abba] 1[aabab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (72 de 12, 3 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a épineuse / glaneuse féminine, classiqueb cieux / gracieux masculine, classiquea rive / m’arrive féminine, classiqueb malheureux / eux masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiquea guérir / mourir masculine, classiquea ailes / étincelles féminine, classiqueb étoilé / envolé masculine, classiquea l’argile / fragile féminine, classiquea effort / l’essor masculine, non classiqueb l’orage / courage féminine, classiquea virginal / matinal masculine, classiquea plainte / éteinte féminine, classiquea cyprès / frais masculine, classiquea étoile / toile féminine, classiqueb flottants / printemps masculine, classiquea avares / sépares féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea alarmée / fermée féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquea voyage / âge féminine, classiqueb transparent / mourant masculine, classiquea vite / fuite féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb lyre / lire féminine, classiquea adolescence / naissance / d’innocence féminine, classiqueb fleur / douleur masculine, classiquea enfantine / brigantine féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea poétiques / prophétiques féminine, classiqueb mélodieux / adieux masculine, classiquea tombe / colombe féminine, classiqueb l’hiver / entr’ouvert masculine, classiquea perdues / descendues féminine, non classiquea meurs / clameurs masculine, classiquea amère / mère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
75 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources