Poésies inédites, 1860· Famille
Deux mères
À Caroline Branchu.
Une femme pleurait‖ des pleurs d’une autre femme ;Elles ont leurs secrets‖ qu’elles plaignent toujours.Celle qui regardait‖ reconnaissait son âme :Aux plus tendres, dit-on,‖ les plus tristes amours !L’enfant s’était enfui‖ du toit de la plus pâle ;Le père avait crié :‖ « Qu’il ne revienne pas ! »Et la mère, essayant‖ ce ton sévère et mâle,S’efforçait de crier :‖ « Qu’il ne revienne… » hélas !
L’autre saisit ses mains,‖ commandant le silence,Comme on fait au malade‖ aigri qui veut mourir ;Puis, soulageant ce cœur‖ frappé d’un coup de lance.Lui dit ces mots sans art‖ pour l’aider à guérir :
Lorsque Dieu descend sur la terre,Il se cache au cœur d’une mère.
En regardant rouler nos flots,Penché sur ce monde qu’il aime,Jésus, triste au fond du ciel même,Retrouve ses divins sanglots.
Alors, s’il revient sur la terre,Il se cache au cœur d’une mère.
Lorsque par un volage enfantUne tendre femme offenséeN’ose dire qui l’a blessée.C’est que Jésus le lui défend :
Car il est toujours sur la terreCaché dans le cœur d’une mère.
L’enfant par le monde égaréRevient-il, tout las de ses charmes.Un cœur plein d’amour et de larmesSe rouvre au transfuge adoré.
Car Jésus l’attend sur la terre,Caché dans le cœur d’une mère.
Durant ce doux conseil‖ que buvait sa douleur,L’écouteuse essuyait‖ deux larmes incessantes ;Elle voyait l’espoir‖ passer dans son malheur ;Elle voyait la mer‖ aux vagues blanchissantes ;Elle voyait l’enfant‖ emporté sur les flots,Et la foi dans son sein‖ refoulait ses sanglots.Au bord de son oreille‖ elle entendait : « Courage ! »Alors elle ceignit‖ son manteau de voyage,Et ses longs yeux de mère‖ interrogeant les cieux,Demandèrent sa route‖ aux vents silencieux.
Il se fit un grand calme‖ au fond de sa blessure ;On eût dit qu’on l’aidait‖ tant sa marche était sûre ;Et, se laissant glisser‖ sous la pluie et le vent.Elle jeta son âme‖ au Dieu de son enfant :
— « Quand les autres m’ont accablée,Seigneur, vous m’avez consolée !Je marcherai donc devant moi.Pleine d’amour, pleine de foi ;L’orage est en vain sur ma tête,Vous me parlez dans la tempête ;Elle menace et Dieu défend :Dieu ! guidez-moi vers mon enfant.
« Vous êtes le soutien des mères.Le vengeur des larmes amères ;On m’a dérobé mon trésor.Mais vous me le gardez encor.Dieu ! vous en êtes le seul maître,Et vous le ferez bien connaître :Par votre foi qui me défend,Dieu ! guidez-moi vers mon enfant ! »
Et plus tard l’autre mère‖ à sa fenêtre assiseTressaillit tout à coup‖ d’une sainte surprise :Elle voyait venir‖ en lui tendant la mainUne humble voyageuse‖ empressée au chemin.
Sous une tiède lune‖ aux errants favorable,Lui montrant de ses pleurs‖ le salaire adorable ;Car un manteau de bure‖ entr’ouvert par le ventAbritait embrassés‖ la mère avec l’enfant !
De Boulogne, au bord de la mer.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(ababcdcd) 1(abab) 4(aa) 3(abba) 1(ababccddee) 3(aabb) 8((aa))
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (36 de 8, 34 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 7 quatrains, 6 distiques, 1 huitain, 1 dizain
- Mots à la rime
- a femme / âme féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquec pâle / mâle féminine, classiqued pas / hélas masculine, classiquea silence / lance féminine, classiqueb mourir / guérir masculine, classiquea terre / mère féminine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb aime / même féminine, classiquea enfant / défend masculine, classiqueb offensée / blessée féminine, classiquea égaré / adoré masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea douleur / malheur masculine, classiqueb incessantes / blanchissantes féminine, classiqued Courage / voyage féminine, classiquee cieux / silencieux masculine, classiquea blessure / sûre féminine, classiqueb vent / enfant masculine, classiquea accablée / consolée féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb défend / enfant masculine, classiquea mères / amères féminine, classiqueb trésor / encor masculine, classiquea maître / connaître féminine, classiquea assise / surprise féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea favorable / adorable féminine, classiqueb vent / l’enfant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources