Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies inédites, 1860· Amour

La jeune comédienne

À FONTENAY-LES-ROSES

Marceline Desbordes-Valmore· distiques, alexandrins, 100 vers

Légère, on la portait !‖ C’était comme une fête ;Chaque fleur, pour la voir,‖ semblait lever la tête ;Le soleil, à pleins feux,‖ ruisselait dans les champs ;Une église allumait‖ ses flambeaux et ses chants ;Les cieux resplendissaient‖ sans nuage, sans blâme ;De la morte charmante‖ ils laissaient passer l’âme.Et les hommes en bas‖ marchaient silencieux,La rêverie au cœur‖ et l’espérance aux yeux.Plus loin, des moissonneurs‖ penchés sur leur faucille,Devinaient et plaignaient‖ ce poids de jeune filleAu deuil blanc ; car, pressé‖ de vivre et de souffrir,L’homme partout s’attarde‖ à regarder mourir.

Jamais le mois brûlant‖ n’avait vu tant de roses !Pour de plus doux emplois‖ elles semblaient écloses.Le chemin les jetait‖ sous les pieds de l’enfantCouché, qu’on enlevait‖ de ce sol triomphant.Cet immobile enfant‖ venait d’être Laurence,Que sa crédule mère‖ appelait Espérance.Oui, la mère est crédule‖ en regardant le jourFlotter au fond des yeux‖ de l’enfant, son amour !C’est trop peu d’une vie‖ à cette âme qui s’ouvre :C’est une éternité‖ que la mère y découvre.L’éternité fuyait‖ pour ne plus revenir ;Laurence avait changé‖ de route et d’avenir.

La veille elle avait dit :‖ « Six vierges couronnées,« Dont les âmes au mal‖ ne se sont pas données,« Demain, le long des bleds,‖ mèneront le convoi,« Tendront mon dernier voile‖ et prieront Dieu pour moi.« Pour moi, s’il est un coin,‖ parmi les hautes herbes,« Que ne visitent pas‖ les charités superbes,« Un coin vert, où jamais‖ on n’entend rien gémir,« J’y voudrais bien aller !‖ j’y voudrais bien dormir !« S’il vous plaît, qu’on m’y porte !‖ Il me faut du silence ;« Un saule au doux frisson,‖ que l’air baigne et balance.« Sur nous, si Dieu le veut,‖ l’aurore passera,« Et parmi le vent frais‖ l’oiseau seul chantera.« Tant de bruits sur la terre‖ ont étourdi mon âme !« Oui, c’est une pitié‖ d’y naître pauvre et femme.« Ne me démentez pas,‖ corrupteurs… ah ! pardon !« Vivez ! j’ai pris sur moi‖ la faute et l’abandon.« J’ai bien assez souffert‖ pour que Dieu vous pardonne !« Vivez : tous mes pardons‖ à moi, je vous les donne.« Mais si quelque autre enfant‖ la voix pleine de pleurs« Vient chanter devant vous,‖ ne souillez plus ses fleurs.« Paix ! Éloignez d’ici‖ cette musique affreuse…« Fermez tout… là, c’est bien.‖ Ô Vierge généreuse,« Je ne veux plus entendre‖ et regarder que vous :« Oh ! que vous êtes calme !‖… Oh ! que vous suivre est doux !… »

Puis elle regarda‖ fixe et droit devant elle,Tandis que de ses yeux‖ la mémoire infidèleS’effaçait, comme on voit,‖ aux approches du soir,Par degrés se ternir‖ les clartés d’un miroir.Un sourire y passa,‖ mais un sourire étrange :On eût dit qu’auprès d’elle‖ invisible, un autre angeDétournait de sa bouche,‖ où la vie hésitait,Une coupe inutile‖ à l’espoir qui mentait.— « Non, je ne veux plus boire ;‖ assez, cria Laurence,« Assez, je n’ai plus soif.‖ » Et tout devint silence.

Les pauvres, sur leurs doigts,‖ comptaient ses jeunes joursDisant qu’elle était sainte,‖ ayant donné toujours.Toujours elle donnait,‖ cette belle indigente,Madeleine insultée‖ et comme elle indulgente.Dans son rêve fuyant‖ sillonné d’un peu d’or,Elle étendait les mains‖ croyant donner encor.

Mais quoi, le rossignol‖ soulevé dans la briseS’en retournait à Dieu‖ par l’arceau d’une église,Et sous tant de bouquets‖ jetés sur son départ,Seul, de tout ce printemps,‖ ne prenait plus sa part.Et comme s’en allait‖ ce lumineux cortège,En chantant : « Que le Dieu‖ qui mourut la protège ! ».Prise d’un souvenir‖ qui me serrait la voix,Je criai, sans parler :‖ « Qu’est-ce donc que je vois ! »

Alors, posant ma main‖ où la douleur s’élance,Je ressentis au cœur‖ comme un grand coup de lance,Tel que le recevra‖ tout pauvre cœur humainDevant ces corps d’enfant‖ tombés par le chemin.Appelant par son nom‖ la douce pardonnée.Presque sans le vouloir‖ je marchais consternée,Puis, rêvant son front pâle‖ et naguère adoré,La force abandonna‖ mon corps,… et je pleurai.

Pourtant, l’atome ailé‖ dont le vol se déploieTraçait au fond de l’air‖ mille cercles de joie.L’hirondelle au bec noir‖ acclamait son retour ;Le cri des coqs lointains‖ sonnait l’heure et l’amour ;Là bas, des ramiers blancs‖ flottaient à longues voilesEt semblaient, en plein jour,‖ de filantes étoiles ;L’arrêt n’avait frappé‖ que sur un jeune sortQui, soumis, s’éteignait‖ sous les doigts de la mort.

Dans ce grand requiem‖ formé parla nature.Six voix d’enfants poussaient‖ leurs élans sans cultureAu fond des bois ombreux‖ mille oiseaux s’ébattaient,Et l’on eût dit au loin‖ que les arbres chantaient.

Quand la nuit s’étendit‖ sur l’ardent paysage,Quand tout bruit s’effaça,‖ l’astre au tendre visageVers une croix nouvelle‖ allongea ses fils d’orComme un baiser de mère‖ à son enfant qui dort.

Dormez, dormez, jeunesse,‖ apaisez vos orages !Que tout vous soit repos‖ sous ces chastes ombrages !Nuls vices ne viendront‖ vous tenter en ce lieu ;Germez dans l’espérance,‖ et laissez faire à Dieu !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
11 distiques
Mots à la rime
a fête / tête féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquea blâme / l’âme féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea faucille / fille féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea roses / écloses féminine, classiqueb l’enfant / triomphant masculine, classiquea Laurence / Espérance féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea s’ouvre / découvre féminine, classiqueb revenir / d’avenir masculine, classiquea couronnées / données féminine, classiqueb convoi / moi masculine, classiquea herbes / superbes féminine, classiqueb gémir / dormir masculine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb passera / chantera masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb pardon / l’abandon masculine, classiquea pardonne / donne féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea affreuse / généreuse féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea elle / infidèle féminine, classiqueb soir / miroir masculine, classiquea étrange / ange féminine, classiqueb hésitait / mentait masculine, classiquea Laurence / silence féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea indigente / indulgente féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea brise / église féminine, classiqueb départ / part masculine, classiquea cortège / protège féminine, classiqueb voix / vois masculine, classiquea s’élance / lance féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea pardonnée / consternée féminine, classiqueb adoré / pleurai masculine, classiquea déploie / joie féminine, équivalenteb retour / l’amour masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea nature / culture féminine, classiqueb s’ébattaient / chantaient masculine, classiquea paysage / visage féminine, classiqueb d’or / dort masculine, classiquea orages / ombrages féminine, non classiqueb lieu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Inédites, Genève, Impr. de J. Fick, 1860· numérisation archive.org· Sources