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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1830· Élégies

À ma sœur

Marceline Desbordes-Valmore· strophes variées, alexandrins surtout, 82 vers

Qu’ai-je appris ! le sais-tu ?‖ sa vie est menacée,On tremble pour ses jours.J’ai couru… Je suis faible…‖ et ma langue glacéePeut à peine… Ma sœur,‖ je l’aime donc toujours !Quel aveu, quel effroi,‖ quelle triste lumière !Eh quoi ! ce n’est pas moi‖ qui mourrai la première,Moi qu’il abandonna,‖ moi qu’il a pu trahir,Moi qui fus malheureuse‖ au point de le haïr,Qui l’essayai du moins !‖ C’est moi qui vis encore !Et j’apprends qu’il se meurt,‖ j’apprends que je l’adore ;Le voile se déchire‖ en ces moments affreux :Comment ne plus l’aimer‖ quand il n’est plus heureux !

Viens, ma sœur… de ses torts‖ tu m’as crue incapable,Et moi, je ne sais plus‖ qui des deux fut coupable :C’est moi, mon Dieu ! c’est moi,‖ si vous devez punir.Oubliez le passé,‖ je prends son avenir :Dans la tombe qui s’ouvre,‖ ah ! laissez-moi l’attendre !Qu’il m’y retrouve un jour‖ calmée et toujours tendre ;Que ma main le rassure‖ en le guidant vers vous ;Que je lui dise : « Viens !‖ plus d’absence entre nous ;Viens ! j’expiai pour toi‖ ton infidèle flamme. »Il me reconnaîtra.‖ Saisi d’un doux remords,Il ne verra plus que mon âme,Il me trouvera belle alors.

Dieu ! couvrez-le des fleurs‖ qu’en silence il cultive !Le monde est beau pour lui,‖ l’amour l’attend… qu’il vive !Donnez-lui tous les biens‖ qui me furent promis ;Rendez sa jeune gloire‖ à ses jeunes amis ;Qu’ils marchent tous ensemble,‖ et qu’il les guide encoreVers ces lauriers lointains‖ que le bel âge adore !…Cette foule riante‖ à l’aspect d’un cercueilAllez-vous la changer‖ en cortège de deuil ?N’achèveront-ils pas‖ leur veille harmonieuse ?En exilerez-vous‖ sa voix mélodieuse ?Le départ d’un ami‖ rompt souvent tous les jeux,C’est un anneau brisé‖ qui déjoint d’autres nœuds ;Ah ! laissez-les chanter !‖ et que sa rêveriePorte un jour quelques fleurs‖ à ma cendre flétrie ;Que des parfums si doux‖ consolent mes cyprès ;Qu’il vive de ma vie,‖ et je meurs sans regrets !Ma vie, hélas ! c’est peu ;‖ mais il souffre et j’implore.Jetez, jetez sur moi‖ ce mal qui le dévore ;Qu’il vive enfin… (Cruel,‖ juge si je t’aimais !)Qu’il vive pour une autre‖ et m’oublie à jamais !

Dis ! crois-tu que le ciel‖ m’exauce et lui pardonne,Ma sœur, ou que le ciel‖ comme lui m’abandonne ?Qu’il rejette ma vie‖ en le privant du jour,Et punisse la haine‖ où se cachait l’amour ?…Tu fais bien d’écouter‖ sans répondre à mes plaintes,J’aime mieux ta pâleur‖ et tes muettes craintes ;Ta tristesse m’aide à souffrir :Peux-tu me consoler,‖ ma sœur, il va mourir !Priez pour lui, moi je succombe.La porte s’ouvre… elle retombe,Ah !… que ce bruit sourd m’a fait peur !On dirait que la mort‖ a passé sur mon cœur.

Voyez-vous ses amis ?‖ leur silence est horrible !Allons au-devant d’eux,‖ parlez, demandez-leur…Non, la force me manque‖ et je crains le malheur ;Hélas ! si vous saviez,‖ que son poids est terrible !Que nous répondraient-ils ?‖… mais ils sont déjà loin.De m’arracher le cœur‖ nul ne prendra le soin :J’ignorerai son sort,‖ on m’y croit étrangère ;Et près de sa demeure,‖ et si triste, et si chère,Personne, excepté vous,‖ n’aurait guidé mes pas :Quand j’expire à sa porte,‖ on ne m’y connaît pas.Pourquoi souffriraient-ils‖ de ma lente agonie ?Dans la foule perdus,‖ oh ! ma chère Eugénie,Nous croyons l’univers‖ instruit de nos douleurs,Et même aux cœurs heureux‖ nous demandons des pleurs.

Laissez-moi seule, allez,‖ retournez la première.Voyez, le ciel se couvre,‖ et le jour va finir ;Voyez sous ces rideaux‖ trembler une lumière ;C’est là peut-être… et moi,‖ que vais-je devenir ?On ferme lentement ;‖ il semble que l’on pleure :Oh ! que je voudrais voir !Écoutez cette cloche,‖ écoutez… Non ! c’est l’heure,Enfin, c’est la prière,‖ et c’est encor l’espoir !Priez pour lui, priez !‖ laissez… quittez l’envieDe rappeler le temps‖ où j’ai cru le haïr.Ma sœur, obtiens des cieux‖ qu’ils lui rendent la vie ,Après, tu me diras‖ qu’il faut encor le fuir.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5[abab] 29[aa] 1[abba]
Mètre
Alexandrins surtout (74 de 12, 6 de 8, 2 de 6)· profil 6, 8, 6+6
Mots à la rime
a menacée / glacée féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea lumière / première féminine, classiquea trahir / haïr masculine, classiquea encore / l’adore féminine, classiquea affreux / heureux masculine, classiquea incapable / coupable féminine, classiquea punir / avenir masculine, classiquea l’attendre / tendre féminine, classiquea vous / nous masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb remords / alors masculine, classiquea cultive / vive féminine, classiquea promis / amis masculine, classiquea encore / adore féminine, classiquea cercueil / deuil masculine, classiquea harmonieuse / mélodieuse féminine, classiquea jeux / nœuds masculine, classiquea rêverie / flétrie féminine, classiquea cyprès / regrets masculine, classiquea j’implore / dévore féminine, classiquea t’aimais / jamais masculine, classiquea pardonne / m’abandonne féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiquea plaintes / craintes féminine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiquea succombe / retombe féminine, classiquea peur / cœur masculine, classiquea horrible / terrible féminine, classiqueb demandez-leur / malheur masculine, classiquea loin / soin masculine, classiquea étrangère / chère féminine, classiquea pas masculine, classiquea agonie / Eugénie féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb finir / devenir masculine, classiquea pleure / l’heure féminine, classiqueb voir / l’espoir masculine, classiquea l’envie / vie féminine, classiqueb haïr / fuir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Éditions du Trianon, 1931· Sources